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Deux contrepoisons : la philosophie existentielle et l’enracinement national

2010 juin 22
by Yvan Blot

1/ La philosophie existentielle

La philosophie existentielle a des précurseurs comme Saint Augustin ou Pascal. Mais elle s’est développée plus tardivement en réaction contre la philosophie des Lumières centrée sur les prétentions du « moi » et de la « raison » de fonder tout le savoir et toute l’action humaine. Ce sont ces prétentions qui ont conduit peu à peu au système du Gestell qui a réduit les hommes à devenir de simples matières premières du système techno-économique.

 En général, on considère que le fondateur des philosophies existentielles est le danois Kierkegaard. Kierkegaard prenait partie pour l’individu contre le déterminisme historique de Hegel. C’est le philosophe « anti-système » par excellence. On peut citer aussi Nietzsche, Heidegger et Patocka. Tous ces philosophes distinguent la vie authentique de l’homme libre de la vie inauthentique de l’homme asservi à un système. Ce sont des philosophes de la libération et du retour aux sources, autrement dit de l’enracinement. Nous allons nous en tenir au plus grand d’entre eux, à notre avis, Martin Heidegger.

Le Gestell

 Heidegger a parfaitement identifié l’adversaire du peuple qui n’est pas un homme mais un système avec une gouvernance oligarchique, celle du Gestell.

 Notre monde actuel est caractérisé par la domination sur les hommes du « Gestell », terme utilisé par Heidegger pour désigner le système de mobilisation des hommes et des choses dans une perspective uniquement utilitaire. Ce système s’est développé exclusivement en Occident et s’est ensuite étendu au monde tout entier mais c’est l’Occident qui lui est le plus soumis, en l’absence de traditions contraires dues à des cultures différentes.

 Que devient l’homme dans le système du Gestell ?

 L’homme voit niée son essence qui consiste en l’ouverture à l’être, exprimée par la méditation sur le sens de la vie. L’homme du Gestell ne médite plus, il ne fait plus que calculer. Il vit « le nez dans le guidon » en se consacrant exclusivement à des tâches de production et de consommation. Son cerveau rationnel est voué au calcul et son cerveau reptilien est voué à l’Erlebnis, c’est-à-dire la satisfaction instinctive vécue dans l’instant. Il n’est plus qu’une « bête calculatrice », décrite par Ernst Jünger comme « le travailleur ». Il travaille « bêtement ». Il est étranger à la « Stimmung » la tonalité fondamentale affective qui baigne l’existence humaine douée de sens. Autrement dit, l’homme est menacé de perdre son humanité même. Il est pour le Gestell la plus importante des matières premières.

Que deviennent les libertés ?

Pour être une parfaite matière première, il est nécessaire que les hommes soient égalisés, interchangeables. Cet objectif inhumain n’est jamais présenté comme tel mais est paré des belles apparences de la lutte pour l’égalité et contre les discriminations. Cette lutte conduit directement à la réduction des libertés. Le Gestell tue ce qui reste de liberté humaine. Ce fut évident sous les formes totalitaires du communisme et du fascisme. Mais de façon plus insidieuse, on arrive métaphysiquement au même résultat dans les sociétés occidentales actuelles prétendument libérales. Le système utilise l’égalitarisme pour tuer la liberté.

Que devient la démocratie ?

 Dans le système du Gestell, la démocratie est vidée de son sens au profit de la « gouvernance oligarchique ». Cette gouvernance s’attache à faire en sorte que l’homme soit soumis aux quatre idoles que sont la technique, l’argent, la masse et l’ego qui assurent la permanence de la domination du Gestell.

 

Que devient l’égalité ?

L’égalité devant la loi est remise en cause par la volonté de nivellement qui passe entre autres par les politiques dites de discrimination positive. Le mérite individuel est mis en parenthèse.

 Que devient la nation ?

 La nation est niée car elle est un élément de différenciation par les racines qui gêne l’objectif de réduire les hommes à l’état de matières premières interchangeables pour l’économie.

 Que devient la propriété ?

 La propriété est aussi un élément d’enracinement et de différenciation et gêne donc l’objectif d’uniformisation des hommes dans la masse. En pratique, la propriété authentique est remise en cause par des formes de pseudo propriétés comme celles des sociétés anonymes (le mot est révélateur) où le pouvoir est dans les mains de salariés managers qui ne recherchent que des buts de profit à très court terme. C’est le règne du « court-termisme » !

 Que devient la paix ?

 La paix a perdu son sens depuis que la guerre a été mise hors la loi. Car le mot paix n’a plus de sens si le mot de guerre perd le sien. C’est comme le jour qui n’a de sens que par rapport à la nuit ! (Héraclite). En pratique, la guerre se développe autour des objectifs du Gestell : pour le contrôle des ressources pétrolières au Moyen Orient par exemple !  Mais le discours de l’oligarchie qui gère le Gestell masque toujours la réalité au nom de « valeurs » mises en avant à des fins de manipulation. On ne dira jamais que l’on fait la guerre pour contrôler des sources d’énergie mais pour « défendre les valeurs de la démocratie » démocratie niée par ailleurs par le système de « gouvernance » oligarchique dont la commission de Bruxelles est un bon exemple.

Que devient la sécurité ?

 Les migrations organisées par la logique du Gestell (il faut que les matières premières humaines soient totalement mobiles au moindre coût !) créent des situations de déracinement qui secrètent la délinquance et l’insécurité. Le Gestell par nature laisse prospérer le crime lorsqu’il correspond à une logique de profit à court terme comme c’est le cas avec le trafic de drogue. La morale de l’Erlebnis (plaisir instantané satisfaisant le cerveau reptilien) favorise le comportement délinquant infantile (déresponsabilisation). La morale du calcul fonctionnel comme formule de la volonté de puissance pour la puissance aboutit à la perte du sens moral fondé sur la tonalité affective. L’affectivité est un obstacle au tout calcul et au tout instinct. Dans ce contexte de déshumanisation, l’insécurité se développe partout où le Gestell est la force dominante.

 Que devient la famille ?

 La famille est un élément d’enracinement et une institution fondée sur l’affectivité donc elle a une essence contradictoire avec celle du Gestell. Ce dernier va donc la détruire sans le dire en mobilisant les forces du cerveau reptilien (soit disant liberté sexuelle) et du cerveau calculateur (l’ego au-dessus de tout). Cela entraine la chute démographique de l’Occident donc l’auto destruction du système lui-même à moyenne échéance.

Le Gestell débouche donc sur l’inhumain. Il l’a montré avec les deux dernières guerres mondiales et avec les systèmes totalitaires. Mais le Gestell a survécu à la chute de ces derniers systèmes. Mais il n’est pas possible de construire durablement sur de l’inhumain comme les crises financières, démographiques ou autres le montrent. Le Gestell contient donc une contradiction interne qui peut permettre à l’homme de s’en libérer. Cette libération ne peut se faire que dans des crises douloureuses comme Heidegger l’a annoncé. Alors, les citoyens prennent conscience du danger contenu dans le Gestell. C’est pour l’oligarchie le « populisme ». Ce mouvement ramène l’homme à son essence au sein du quadriparti (racines, idéaux, personne humaine, retour du sacré). Tout ce qui va dans ces quatre directions contribue à libérer l’homme de la tyrannie du Gestell.

 Mais Heidegger ne pense pas que la victoire de l’identité humaine sur le Gestell se fera sans heurts. La prise de conscience permettant de sortir du Gestell ne peut se faire que par des crises et des souffrances.

 Dans le chapitre « dépassement de la métaphysique » d’Essais et Conférences[1], Heidegger écrit : « le déclin s’accomplit à la fois par l’effondrement du monde marqué par la métaphysique et par la dévastation de la terre, résultat de la métaphysique[2]. Effondrement et dévastation trouvent l’accomplissement qui leur convient, en ceci que l’homme de la métaphysique, l’animal calculateur s’installe comme bête de travail. Cette installation confirme l’extrême aveuglement de l’homme touchant l’oubli de l’être. Mais l’homme veut être lui-même le volontaire de la volonté de volonté, pour lequel toute vérité se transforme en l’erreur même dont il a besoin, afin qu’il puisse être sûr de se faire illusion. Il s’agit pour lui de ne pas voir que la volonté de volonté ne peut rien vouloir d’autre que la nullité du néant, en face de laquelle il s’affirme sans pouvoir connaître sa propre et complète nullité.

 Avant que l’être puisse se montrer dans sa vérité primordiale, il faut que l’être comme volonté soit brisé, que le monde soit renversé, la terre livrée à la dévastation et l’homme contraint à ce qui n’est que travail. C’est seulement après ce déclin que devient sensible la durée abrupte du commencement. Dans le déclin, tout prend fin. Tout c’est-à-dire l’étant dans l’horizon entier de la vérité de la métaphysique. Le déclin s’est déjà produit. Les suites de cet événement sont les grands faits de l’histoire mondiale qui ont marqué ce siècle.

 La vérité cachée de l’être se refuse aux hommes de la métaphysique. La bête de travail est abandonnée au vertige de ses fabrications, afin qu’elle se déchire elle-même, qu’elle se détruise et qu’elle tombe dans la nullité du néant ».

 Le Geviert

 Quelle est la politique qui serait celle d’un monde libéré du Gestell ? Une politique qui permette à l’homme d’habiter dans le « Geviert », le quadriparti. En effet, pour Heidegger, l’homme n’est pas dissociable de l’être et de son environnement. L’homme fidèle à son essence est inséré dans le « Geviert » dont les quatre pôles sont la terre, le ciel, la Divinité et les hommes. L’homme, pour Heidegger, est en habitant sur la terre, sous le ciel, face à Dieu et parmi les autres hommes.

La terre, ce sont ses racines, famille, lignée, patrie. Il est « jeté » à sa naissance dans le monde et bénéficie d’un héritage terrestre envers lequel il est endetté, qu’il l’admette ou non.

 Le ciel correspond au déroulement du temps dans lequel l’homme formule un projet à partir de ses racines.

 Le Dieu face auquel l’homme se mesure donne le sens final de sa vie.

 Les hommes sont les mortels avec lesquels il vit de façon responsable. Tout ceci forme un monde sans lequel l’homme est déshumanisé. La politique de l’homme qui retrouve son essence humaine consiste à « ménager » le Geviert, à le respecter. Cela suppose de faire une place à ce qui ne se calcule pas : l’héroïsme, la générosité, l’amour du don de l’être, toutes sortes de valeurs cultivées autrefois par le clergé et l’aristocratie, mais aussi par le petit peuple, mais qui ont été reniées par les fonctionnaires bourgeois du Gestell. C’est là la part de vérité de Marx lorsqu’il écrit : « la grande bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque et la sentimentalité petite bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

 L’habitation dans le Geviert suppose la relativisation des quatre idoles du Gestell qui sont la technique, l’argent, la masse et l’ego au profit des racines chaleureuses, des idéaux gratuits, de la personnalité et du Sacré divin. Le ménagement du Geviert doit être conduit selon Heidegger par des personnalités dont la vocation est celle du don : le prêtre, le soldat qui est aussi homme d’Etat, le penseur et le poète.

 2/ les institutions d’enracinement : Famille, lignée, patrie, nation

 a/ La nation, socle sur lequel l’homme vient habiter.

 Je dis bien l’homme, pas l’animal. L’animal ne connaît pas la nation. L’absence de conscience nationale est de ce point de vue une régression historique, voire anthropologique. L’animal calculateur du Gestell (pompeusement appelé rationnel) ignore aussi la nation. Il n’est en effet qu’une matière première pour la production (calcul) et pour la consommation (satisfaction des instincts). Ce n’est pas étonnant car le Gestell déshumanise l’homme

Qu’est-ce que la Nation ? A notre avis, la notion est dérivée de la « polis » grecque. Selon Michel Haar [3] , « la polis est la place essentielle de l’homme grec, l’espace où il vient à lui-même, à son histoire (..) c’est à l’intérieur de la polis que l’art, la techné, de même que la relation aux dieux, dans les œuvres, le culte, les liturgies théâtrales et les sacrifices prennent sens et trouvent place ». Aristote a pu dire que l’homme est « zoon politikon » ce qui ne veut pas dire que l’homme est politique mais qu’il est un vivant habitant une cité nation. C’est une erreur de dire de la polis qu’elle est cité état. Son essence est, comme le montre Thucydide dans la « Guerre du Péloponnèse » dans les hommes et dans les dieux. Son essence n’est pas dans le sol ni dans les lois qui définissent l’Etat. Quand Athènes change de régime politique et donc de lois, et ce fut fréquent, elle reste Athènes. Thémistocle demande au peuple d’embarquer sur les bateaux et de laisser les Perses occuper la ville. Car Athènes est là où il y a des Athéniens.

 A présent, c’est l’inverse, La France serait là où il y a l sol et les lois ; on se désintéresse des hommes et de la divinité. C’est le matérialisme du Gestell : avec un sol et des lois, on peut obtenir des résultats économiques. Par contre, les dieux sont inutiles et les hommes interchangeables. On peut dire que l’article de notre constitution qui dit que la souveraineté est dans la nation est caduc. La souveraineté a été transférée à des normes fixées par l’oligarchie sur le sol français. Le peuple ne la maîtrise plus.

 Notre conception de la nation est un produit de l’histoire, de notre histoire issue des Grecs et des romains et remaniée au fil du temps. Dire que la nation date de la révolution et n’existait pas sous Jeanne d’Arc est une aberration.

 Mais alors, si la nation est un contrepoison à l’idéologie du Gestell, qu’est-elle donc ? Pour répondre à cette question, il faut la mettre en relation avec deux événements clés qui font la vie humaine dans son essence, la vie et la mort.

b/ Naissance et mort

 1/ Il y a comme le suggère l’étymologie, tout d’abord, un lien entre naissance et nation. La nation se compose des personnes issues par filiation des mêmes familles. C’est le droit du sang et non du sol qui est déterminant. De même, la patrie est la terre des pères. Il y a indiscutablement une connexion entre l’idée de famille et l’idée de nation. La nation est un ensemble de familles, voir de tribus. C’est la famille qui permet à la nation de survivre dans le temps. La famille dans le temps s’appelle la lignée. La cause finale de la famille est la reproduction. Le mariage n’est que la cause formelle, l’amour la cause motrice et la sexualité la cause matérielle, pour utiliser les catégories d’Aristote.

 2/ Le lien entre la mort et la nation.

 Pas de nation sans naissances donc sans familles. Pas de nation non plus sans un rapport particulier avec la mort. Pour Heidegger, l’homme est d’abord un mortel et non un animal calculateur (animal « raisonnable » n’est qu’un embellissement rhétorique pour animal calculateur). L’animal ignore qu’il mourra un jour : il ne meurt pas, il périt ! Seul l’homme peut mourir y compris volontairement. Dans le Christianisme, le Dieu meurt : c’est en cela qu’il s’est vraiment fait homme ! L’armée est une institution sacrée car elle gère la mort. C’est pourquoi il y a des monuments aux morts pour raviver le souvenir de ceux qui sont morts pour la nation. Le soldat est d’abord celui qui donne sa vie, qui offre son sang à la nation. Il n’est rien de plus haut que d’offrir sa vie pour défendre ce que l’on aime.

Par la mort, le soldat sauve la nation. Par la naissance, la famille sauve la nation. Ces deux institutions sont pour cela sacrées, et non un simple « contrat ». Dans le Gestell, la famille est un simple contrat utilitaire, quasi commercial, et le soldat est un contractuel mercenaire. Le mercenaire peut être un étranger, non le véritable soldat, comme on le voit avec l’utilisation généralisée des mercenaires par l’armée américaine en Irak.

 C’est tout le problème de « la guerre à l’américaine » : on cherche le maximum de rendement et la notion d’honneur est évacuée comme archaïque car non purement utilitaire. Cela donne notamment le bombardement indistinct des civils et des militaires par l’aviation. Auschwitz et le Goulag furent des choses abominables mais ont été instrumentalisés pour faire oublier Hiroshima et Dresde : des bombardements massifs de villes peuplées essentiellement de vieillards, de femmes et d’enfants, non de soldats. Les crimes sont les mêmes (assassinat de civils désarmés) mais l’idéologie veut exempter les anglo-américains. De plus, dans le Gestell, tous les hommes sont interchangeables. La distinction soldat/ civil est effacée au même titre que la distinction national/ étranger ! Après tout, pour le Gestell, les civils comme matière premières participent aussi à l’effort de guerre, dans les usines par exemple, et on peut donc les tuer pour des raisons fonctionnelles.

3/ L’habitation dans la nation.

Heidegger insiste sur le fait que l’homme n’est pas séparable du monde qui l’entoure et qui le pénètre. Il y a co appartenance entre le monde et l’homme à travers l’être. Etre, c’est habiter. Or, l’homme habite dans la nation qui établit un lien communautaire entre l’individu et le collectif. Ce lien est affectif, comme l’a montré le sociologue Tönnies. C’est pourquoi le Gestell s’acharne à détruire ce lien, soit en le relativisant (société multiculturelle) soit en l’asséchant (tout réduire au marché et à l’échange utilitaire, élimination du don). On ne veut dans le système du Gestell n’avoir à faire qu’à des masses et des egos, ni nations, ni personnes humaines véritables.

 Michel Haar décrit bien cette situation : « le règne des masses fait partie du gigantesque, c’est-à-dire de ce par quoi le quantitatif devient une qualité propre. Il ne faut pas comprendre ce règne seulement comme un phénomène social, démographique ou politique, bien que le collectivisme ou l’américanisme en soient les manifestations les plus frappantes. La massification suppose une mutation logique du sujet qui prélude à son effacement. Le citoyen (national) d’autrefois est maintenant réprimé et embrigadé dans le Nous qui par l’intermédiaire des moyens d’information de masse normalise et standardise toutes les possibilités de décisions économiques et politiques. (..) L’homme ne subsiste plus que comme un matériau exploitable et manipulable aux seules fins de la conservation et de l’accroissement de tels ensembles

Désormais installé sur toute la planète (..) où les conditions d’existence tendent hâtivement à s’uniformiser, l’homme habite-t-il encore quelque part ? Le « où » de son habitation semble anéanti. L’habitation est l’incarnation dans un lieu d’une relation spécifique à l’ensemble du monde. Habiter, c’est être, et être, c’est habiter. C’est pourquoi l’oubli de l’être est aussi l’oubli de l’habitation. (..) se déplaçant de plus en plus souvent et de plus en plus rapidement, l’homme tend à perdre ses attaches avec un lieu familier rassemblant son être et dont son être dépend, lieu natal ou lieu d’élection. Pourtant, ce n’est pas la planétarisation qui menace ou détruit le lieu familier, c’est inversement l’absence de terre familière (Heimatlosigkeit : absence de patrie) à demi avouée, à demi niée, de l’homme relativement à son essence est compensée par la conquête organisée de la terre (..) La Heimatlosigkeit (absence de patrie) a donc une double signification ; c’est le manque d’enracinement de l’existence et des œuvres dans une terre particulière (les productions de la culture se standardisent et s’universalisent toujours davantage dans le mauvais sens) ; c’est plus profondément une perte de familiarité de l’homme avec lui-même (..) La subjectivité ne lui assure plus de point d’appuis ou d’assisse.  Il se voit contraint de fuir le vide de son identité métaphysique par le pur accroissement quantitatif de puissance. (..) Mais l’homme techniquement aliéné ne peut pas sortir de son aliénation par une prise de conscience : celle-ci lui est interdite. L’errance constitue un esclavage plus radical que toute aliénation ».

C’est pourquoi il faut que l’homme moderne subisse la crise de façon douloureuse pour pouvoir prendre conscience des conditions du salut. Ces conditions sont pour Heidegger le détachement à l’égard des choses (Gelassenheit) et l’ouverture au mystère de notre existence qui le conduiront à penser, c’est-à-dire à questionner, et donc à remettre en cause le Gestell.

 On se trouve donc, selon Heidegger, en présence de deux types d’hommes, l’animal calculateur et le « mortel » ! Le premier est destructeur de la nation : elle empêche en effet de rendre les hommes totalement interchangeables en tant que matières premières. Le mortel au contraire trouve un sens à sa vie car la possibilité de la mort accroît sa valeur, et même un sens à sa mort comme c’est le cas d’un héros.

Par contre, en détruisant la nation, le Gestell ramène l’homme au calcul et à l’animalité. Le calcul fait-il la supériorité de l’homme sur l’animal ? Toute notre tradition civilisatrice le nie : le martyr chrétien ou le héros guerrier qui peuvent parfois fusionner comme chez Jeanne d’Arc, ne calculent pas dans un but utilitaire pour donner un sens à leur vie !

Les composants de la nation sont multiples : Dans le cas de la France, selon le général De Gaulle, il y a la race blanche (dans sa majorité), la langue latine, la culture d’origine gréco-romaine et la religion chrétienne. Par contre, ni l’argent, ni la technique, ni la science, ni même le droit ne font la nation (en supprimant le droit de propriété, les communistes ont mutilé les hommes mais ils n’ont pas fait disparaître la Russie. Par contre, si vous enlevez un des quatre critères de De Gaulle, la France ne serait plus la France !

4/ Le ménagement (schonen) de la nation

Heidegger explique dans son extraordinaire livre « Essais et conférences » ou « Recueillement » ce qu’est le ménagement du quadriparti.[4]

 Le quadriparti est constitué de la terre, du ciel, de la divinité et des hommes. Ménager le quadriparti consiste à « sauver la terre », à sauver les racines au lieu de les exploiter jusqu’à épuisement. Ménager le quadriparti, c’est accueillir le ciel comme ciel, donc respecter le déroulement du temps, le murissement des choses, ne pas faire de révolution. Ménager le quadriparti, c’est attendre le Divin comme tel et ne pas tomber dans l’adoration des idoles, dans la superstition. Enfin, ménager le quadriparti, c’est conduire les mortels en dehors de la futilité et de la dispersion afin qu’ils existent conformément à leur être propre. Ce quadruple ménagement est ce que Heidegger appelle pratiquer l’habitation. Ménager la nation correspond surtout au premier volet de ce programme, à savoir sauver la terre et les racines d’une exploitation dévastatrice.

Ménager la nation, la respecter, est un moyen de lutter contre l’uniformisation et la déshumanisation du monde : cela suppose comme on l’a vu, de conserver le caractère sacré de la famille procréatrice et de l’armée, les deux institutions indispensables à la survie nationale car gérant la naissance et la mort.

 Cela suppose aussi d’inverser les priorités du Gestell qui règnent aujourd’hui :

 – mettre l’homme avant le sol.

 – mettre Dieu avant le droit. Car la liberté ne donne de bons fruits que si le sacré est respecté, par exemple, le caractère sacré de la vie humaine. La liberté sans aucun sens du Sacré mène vite au crime.

 – mettre l’identité (qui rassemble) avant l’égalité (qui disperse) comme le montre Heidegger dans Essais et Conférences : « l’homme habite en poète[5] » : « L’identité écarte tout empressement à résoudre les différences dans l’égal ; l’identité rassemble le différent dans une union originelle. L’égal au contraire disperse dans l’unité fade de l’un simplement uniforme »

 – mettre l’histoire avant l’instant. Exister au sein d’une nation suppose la connaissance de son histoire et sa prise en charge affective.

 Finalement, nous avons trouvé deux premiers contrepoisons à l’idéologie du Gestell, la philosophie existentielle et l’enracinement dans la nation. Il y a encore deux autres contrepoisons : l’un est politique (la démocratie directe), l’autre est religieux (restauration du Sacré) : ces deux derniers thèmes seront vus dans le prochain chapitre.

Yvan Blot


[1] Essais et conférences, Gallimard, p.82

[2] Dévastation pour Heidegger est plus que destruction. La destruction touche le passé. La dévastation, en outre, empêche un avenir de se construire : la dévastation est élimination de la mémoire donc de l’identité

[3] Michel Haar, « Heidegger et l’essence de l’homme » Millon, 2002 p.221

[4] Op.cit. p.178

[5] Essais et conférences, Chapitre : « l’homme habite en poète » op.cit. p.23

Dans la précédente conférence, nous avons vu les forces de résistances sociologiques à l’oligarchie. Il s’agit à présent de voir quelles sont les armes idéologiques à la disposition de ces forces pour libérer le peuple de l’emprise du « Gestell ». Nous allons étudier quatre armes : la philosophie existentielle, l’idée de Nation, l’information expérimentale et la tradition religieuse de l’Occident. Ces quatre armes correspondent aux quatre causes de la métaphysique d’Aristote : cause formelle, cause matérielle, cause motrice et cause finale.

1/ La philosophie existentielle

 

La philosophie existentielle a des précurseurs comme Saint Augustin ou Pascal. Mais elle s’est développée plus tardivement en réaction contre la philosophie des Lumières centrée sur les prétentions du « moi » et de la « raison » de fonder tout le savoir et toute l’action humaine. Ce sont ces prétentions qui ont conduit peu à peu au système du Gestell qui a réduit les hommes à devenir de simples matières premières du système techno-économique.

En général, on considère que le fondateur des philosophies existentielles est le danois Kierkegaard. Kierkegaard prenait partie pour l’individu contre le déterminisme historique de Hegel. C’est le philosophe « anti-système » par excellence. On peut citer aussi Nietzsche, Heidegger et Patocka. Tous ces philosophes distinguent la vie authentique de l’homme libre de la vie inauthentique de l’homme asservi à un système. Ce sont des philosophes de la libération et du retour aux sources, autrement dit de l’enracinement. Nous allons nous en tenir au plus grand d’entre eux, à notre avis, Martin Heidegger.

Le Gestell

Heidegger a parfaitement identifié l’adversaire du peuple qui n’est pas un homme mais un système avec une gouvernance oligarchique, celle du Gestell.

Notre monde actuel est caractérisé par la domination sur les hommes du « Gestell », terme utilisé par Heidegger pour désigner le système de mobilisation des hommes et des choses dans une perspective uniquement utilitaire. Ce système s’est développé exclusivement en Occident et s’est ensuite étendu au monde tout entier mais c’est l’Occident qui lui est le plus soumis, en l’absence de traditions contraires dues à des cultures différentes.

Que devient l’homme dans le système du Gestell ?

L’homme voit niée son essence qui consiste en l’ouverture à l’être, exprimée par la méditation sur le sens de la vie. L’homme du Gestell ne médite plus, il ne fait plus que calculer. Il vit « le nez dans le guidon » en se consacrant exclusivement à des tâches de production et de consommation. Son cerveau rationnel est voué au calcul et son cerveau reptilien est voué à l’Erlebnis, c’est-à-dire la satisfaction instinctive vécue dans l’instant. Il n’est plus qu’une « bête calculatrice », décrite par Ernst Jünger comme « le travailleur ». Il travaille « bêtement ». Il est étranger à la « Stimmung » la tonalité fondamentale affective qui baigne l’existence humaine douée de sens. Autrement dit, l’homme est menacé de perdre son humanité même. Il est pour le Gestell la plus importante des matières premières.

Que deviennent les libertés ?

Pour être une parfaite matière première, il est nécessaire que les hommes soient égalisés, interchangeables. Cet objectif inhumain n’est jamais présenté comme tel mais est paré des belles apparences de la lutte pour l’égalité et contre les discriminations. Cette lutte conduit directement à la réduction des libertés. Le Gestell tue ce qui reste de liberté humaine. Ce fut évident sous les formes totalitaires du communisme et du fascisme. Mais de façon plus insidieuse, on arrive métaphysiquement au même résultat dans les sociétés occidentales actuelles prétendument libérales. Le système utilise l’égalitarisme pour tuer la liberté.

Que devient la démocratie ?

Dans le système du Gestell, la démocratie est vidée de son sens au profit de la « gouvernance oligarchique ». Cette gouvernance s’attache à faire en sorte que l’homme soit soumis aux quatre idoles que sont la technique, l’argent, la masse et l’ego qui assurent la permanence de la domination du Gestell.

 

Que devient l’égalité ?

L’égalité devant la loi est remise en cause par la volonté de nivellement qui passe entre autres par les politiques dites de discrimination positive. Le mérite individuel est mis en parenthèse.

Que devient la nation ?

La nation est niée car elle est un élément de différenciation par les racines qui gêne l’objectif de réduire les hommes à l’état de matières premières interchangeables pour l’économie.

Que devient la propriété ?

La propriété est aussi un élément d’enracinement et de différenciation et gêne donc l’objectif d’uniformisation des hommes dans la masse. En pratique, la propriété authentique est remise en cause par des formes de pseudo propriétés comme celles des sociétés anonymes (le mot est révélateur) où le pouvoir est dans les mains de salariés managers qui ne recherchent que des buts de profit à très court terme. C’est le règne du « court-termisme » !

Que devient la paix ?

La paix a perdu son sens depuis que la guerre a été mise hors la loi. Car le mot paix n’a plus de sens si le mot de guerre perd le sien. C’est comme le jour qui n’a de sens que par rapport à la nuit ! (Héraclite). En pratique, la guerre se développe autour des objectifs du Gestell : pour le contrôle des ressources pétrolières au Moyen Orient par exemple !  Mais le discours de l’oligarchie qui gère le Gestell masque toujours la réalité au nom de « valeurs » mises en avant à des fins de manipulation. On ne dira jamais que l’on fait la guerre pour contrôler des sources d’énergie mais pour « défendre les valeurs de la démocratie » démocratie niée par ailleurs par le système de « gouvernance » oligarchique dont la commission de Bruxelles est un bon exemple.

Que devient la sécurité ?

Les migrations organisées par la logique du Gestell (il faut que les matières premières humaines soient totalement mobiles au moindre coût !) créent des situations de déracinement qui secrètent la délinquance et l’insécurité. Le Gestell par nature laisse prospérer le crime lorsqu’il correspond à une logique de profit à court terme comme c’est le cas avec le trafic de drogue. La morale de l’Erlebnis (plaisir instantané satisfaisant le cerveau reptilien) favorise le comportement délinquant infantile (déresponsabilisation). La morale du calcul fonctionnel comme formule de la volonté de puissance pour la puissance aboutit à la perte du sens moral fondé sur la tonalité affective. L’affectivité est un obstacle au tout calcul et au tout instinct. Dans ce contexte de déshumanisation, l’insécurité se développe partout où le Gestell est la force dominante.

Que devient la famille ?

La famille est un élément d’enracinement et une institution fondée sur l’affectivité donc elle a une essence contradictoire avec celle du Gestell. Ce dernier va donc la détruire sans le dire en mobilisant les forces du cerveau reptilien (soit disant liberté sexuelle) et du cerveau calculateur (l’ego au-dessus de tout). Cela entraine la chute démographique de l’Occident donc l’auto destruction du système lui-même à moyenne échéance.

Le Gestell débouche donc sur l’inhumain. Il l’a montré avec les deux dernières guerres mondiales et avec les systèmes totalitaires. Mais le Gestell a survécu à la chute de ces derniers systèmes. Mais il n’est pas possible de construire durablement sur de l’inhumain comme les crises financières, démographiques ou autres le montrent. Le Gestell contient donc une contradiction interne qui peut permettre à l’homme de s’en libérer. Cette libération ne peut se faire que dans des crises douloureuses comme Heidegger l’a annoncé. Alors, les citoyens prennent conscience du danger contenu dans le Gestell. C’est pour l’oligarchie le « populisme ». Ce mouvement ramène l’homme à son essence au sein du quadriparti (racines, idéaux, personne humaine, retour du sacré). Tout ce qui va dans ces quatre directions contribue à libérer l’homme de la tyrannie du Gestell.

Mais Heidegger ne pense pas que la victoire de l’identité humaine sur le Gestell se fera sans heurts. La prise de conscience permettant de sortir du Gestell ne peut se faire que par des crises et des souffrances.

Dans le chapitre « dépassement de la métaphysique » d’Essais et Conférences[1], Heidegger écrit : « le déclin s’accomplit à la fois par l’effondrement du monde marqué par la métaphysique et par la dévastation de la terre, résultat de la métaphysique[2]. Effondrement et dévastation trouvent l’accomplissement qui leur convient, en ceci que l’homme de la métaphysique, l’animal calculateur s’installe comme bête de travail. Cette installation confirme l’extrême aveuglement de l’homme touchant l’oubli de l’être. Mais l’homme veut être lui-même le volontaire de la volonté de volonté, pour lequel toute vérité se transforme en l’erreur même dont il a besoin, afin qu’il puisse être sûr de se faire illusion. Il s’agit pour lui de ne pas voir que la volonté de volonté ne peut rien vouloir d’autre que la nullité du néant, en face de laquelle il s’affirme sans pouvoir connaître sa propre et complète nullité.

Avant que l’être puisse se montrer dans sa vérité primordiale, il faut que l’être comme volonté soit brisé, que le monde soit renversé, la terre livrée à la dévastation et l’homme contraint à ce qui n’est que travail. C’est seulement après ce déclin que devient sensible la durée abrupte du commencement. Dans le déclin, tout prend fin. Tout c’est-à-dire l’étant dans l’horizon entier de la vérité de la métaphysique. Le déclin s’est déjà produit. Les suites de cet événement sont les grands faits de l’histoire mondiale qui ont marqué ce siècle.

La vérité cachée de l’être se refuse aux hommes de la métaphysique. La bête de travail est abandonnée au vertige de ses fabrications, afin qu’elle se déchire elle-même, qu’elle se détruise et qu’elle tombe dans la nullité du néant ».

Le Geviert

Quelle est la politique qui serait celle d’un monde libéré du Gestell ? Une politique qui permette à l’homme d’habiter dans le « Geviert », le quadriparti. En effet, pour Heidegger, l’homme n’est pas dissociable de l’être et de son environnement. L’homme fidèle à son essence est inséré dans le « Geviert » dont les quatre pôles sont la terre, le ciel, la Divinité et les hommes. L’homme, pour Heidegger, est en habitant sur la terre, sous le ciel, face à Dieu et parmi les autres hommes.

La terre, ce sont ses racines, famille, lignée, patrie. Il est « jeté » à sa naissance dans le monde et bénéficie d’un héritage terrestre envers lequel il est endetté, qu’il l’admette ou non.

Le ciel correspond au déroulement du temps dans lequel l’homme formule un projet à partir de ses racines.

Le Dieu face auquel l’homme se mesure donne le sens final de sa vie.

Les hommes sont les mortels avec lesquels il vit de façon responsable. Tout ceci forme un monde sans lequel l’homme est déshumanisé. La politique de l’homme qui retrouve son essence humaine consiste à « ménager » le Geviert, à le respecter. Cela suppose de faire une place à ce qui ne se calcule pas : l’héroïsme, la générosité, l’amour du don de l’être, toutes sortes de valeurs cultivées autrefois par le clergé et l’aristocratie, mais aussi par le petit peuple, mais qui ont été reniées par les fonctionnaires bourgeois du Gestell. C’est là la part de vérité de Marx lorsqu’il écrit : « la grande bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, l’enthousiasme chevaleresque et la sentimentalité petite bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

L’habitation dans le Geviert suppose la relativisation des quatre idoles du Gestell qui sont la technique, l’argent, la masse et l’ego au profit des racines chaleureuses, des idéaux gratuits, de la personnalité et du Sacré divin. Le ménagement du Geviert doit être conduit selon Heidegger par des personnalités dont la vocation est celle du don : le prêtre, le soldat qui est aussi homme d’Etat, le penseur et le poète.

2/ les institutions d’enracinement : Famille, lignée, patrie, nation

a/ La nation, socle sur lequel l’homme vient habiter.

 

Je dis bien l’homme, pas l’animal. L’animal ne connaît pas la nation. L’absence de conscience nationale est de ce point de vue une régression historique, voire anthropologique. L’animal calculateur du Gestell (pompeusement appelé rationnel) ignore aussi la nation. Il n’est en effet qu’une matière première pour la production (calcul) et pour la consommation (satisfaction des instincts). Ce n’est pas étonnant car le Gestell déshumanise l’homme.

Qu’est-ce que la Nation ? A notre avis, la notion est dérivée de la « polis » grecque. Selon Michel Haar [3] , « la polis est la place essentielle de l’homme grec, l’espace où il vient à lui-même, à son histoire (..) c’est à l’intérieur de la polis que l’art, la techné, de même que la relation aux dieux, dans les œuvres, le culte, les liturgies théâtrales et les sacrifices prennent sens et trouvent place ». Aristote a pu dire que l’homme est « zoon politikon » ce qui ne veut pas dire que l’homme est politique mais qu’il est un vivant habitant une cité nation. C’est une erreur de dire de la polis qu’elle est cité état. Son essence est, comme le montre Thucydide dans la « Guerre du Péloponnèse » dans les hommes et dans les dieux. Son essence n’est pas dans le sol ni dans les lois qui définissent l’Etat. Quand Athènes change de régime politique et donc de lois, et ce fut fréquent, elle reste Athènes. Thémistocle demande au peuple d’embarquer sur les bateaux et de laisser les Perses occuper la ville. Car Athènes est là où il y a des Athéniens.

A présent, c’est l’inverse, La France serait là où il y a le sol et les lois ; on se désintéresse des hommes et de la divinité. C’est le matérialisme du Gestell : avec un sol et des lois, on peut obtenir des résultats économiques. Par contre, les dieux sont inutiles et les hommes interchangeables. On peut dire que l’article de notre constitution qui dit que la souveraineté est dans la nation est caduc. La souveraineté a été transférée à des normes fixées par l’oligarchie sur le sol français. Le peuple ne la maîtrise plus.

Notre conception de la nation est un produit de l’histoire, de notre histoire issue des Grecs et des romains et remaniée au fil du temps. Dire que la nation date de la révolution et n’existait pas sous Jeanne d’Arc est une aberration.

Mais alors, si la nation est un contrepoison à l’idéologie du Gestell, qu’est-elle donc ? Pour répondre à cette question, il faut la mettre en relation avec deux événements clés qui font la vie humaine dans son essence, la vie et la mort.

b/ Naissance et mort

 

1/ Il y a comme le suggère l’étymologie, tout d’abord, un lien entre naissance et nation. La nation se compose des personnes issues par filiation des mêmes familles. C’est le droit du sang et non du sol qui est déterminant. De même, la patrie est la terre des pères. Il y a indiscutablement une connexion entre l’idée de famille et l’idée de nation. La nation est un ensemble de familles, voir de tribus. C’est la famille qui permet à la nation de survivre dans le temps. La famille dans le temps s’appelle la lignée. La cause finale de la famille est la reproduction. Le mariage n’est que la cause formelle, l’amour la cause motrice et la sexualité la cause matérielle, pour utiliser les catégories d’Aristote.

2/ Le lien entre la mort et la nation.

Pas de nation sans naissances donc sans familles. Pas de nation non plus sans un rapport particulier avec la mort. Pour Heidegger, l’homme est d’abord un mortel et non un animal calculateur (animal « raisonnable » n’est qu’un embellissement rhétorique pour animal calculateur). L’animal ignore qu’il mourra un jour : il ne meurt pas, il périt ! Seul l’homme peut mourir y compris volontairement. Dans le Christianisme, le Dieu meurt : c’est en cela qu’il s’est vraiment fait homme ! L’armée est une institution sacrée car elle gère la mort. C’est pourquoi il y a des monuments aux morts pour raviver le souvenir de ceux qui sont morts pour la nation. Le soldat est d’abord celui qui donne sa vie, qui offre son sang à la nation. Il n’est rien de plus haut que d’offrir sa vie pour défendre ce que l’on aime.

Par la mort, le soldat sauve la nation. Par la naissance, la famille sauve la nation. Ces deux institutions sont pour cela sacrées, et non un simple « contrat ». Dans le Gestell, la famille est un simple contrat utilitaire, quasi commercial, et le soldat est un contractuel mercenaire. Le mercenaire peut être un étranger, non le véritable soldat, comme on le voit avec l’utilisation généralisée des mercenaires par l’armée américaine en Irak.

 C’est tout le problème de « la guerre à l’américaine » : on cherche le maximum de rendement et la notion d’honneur est évacuée comme archaïque car non purement utilitaire. Cela donne notamment le bombardement indistinct des civils et des militaires par l’aviation. Auschwitz et le Goulag furent des choses abominables mais ont été instrumentalisés pour faire oublier Hiroshima et Dresde : des bombardements massifs de villes peuplées essentiellement de vieillards, de femmes et d’enfants, non de soldats. Les crimes sont les mêmes (assassinat de civils désarmés) mais l’idéologie veut exempter les anglo-américains. De plus, dans le Gestell, tous les hommes sont interchangeables. La distinction soldat/ civil est effacée au même titre que la distinction national/ étranger ! Après tout, pour le Gestell, les civils comme matière premières participent aussi à l’effort de guerre, dans les usines par exemple, et on peut donc les tuer pour des raisons fonctionnelles.

3/ L’habitation dans la nation.

Heidegger insiste sur le fait que l’homme n’est pas séparable du monde qui l’entoure et qui le pénètre. Il y a co appartenance entre le monde et l’homme à travers l’être. Etre, c’est habiter. Or, l’homme habite dans la nation qui établit un lien communautaire entre l’individu et le collectif. Ce lien est affectif, comme l’a montré le sociologue Tönnies. C’est pourquoi le Gestell s’acharne à détruire ce lien, soit en le relativisant (société multiculturelle) soit en l’asséchant (tout réduire au marché et à l’échange utilitaire, élimination du don). On ne veut dans le système du Gestell n’avoir à faire qu’à des masses et des egos, ni nations, ni personnes humaines véritables.

Michel Haar décrit bien cette situation : « le règne des masses fait partie du gigantesque, c’est-à-dire de ce par quoi le quantitatif devient une qualité propre. Il ne faut pas comprendre ce règne seulement comme un phénomène social, démographique ou politique, bien que le collectivisme ou l’américanisme en soient les manifestations les plus frappantes. La massification suppose une mutation logique du sujet qui prélude à son effacement. Le citoyen (national) d’autrefois est maintenant réprimé et embrigadé dans le Nous qui par l’intermédiaire des moyens d’information de masse normalise et standardise toutes les possibilités de décisions économiques et politiques. (..) L’homme ne subsiste plus que comme un matériau exploitable et manipulable aux seules fins de la conservation et de l’accroissement de tels ensembles.

Désormais installé sur toute la planète (..) où les conditions d’existence tendent hâtivement à s’uniformiser, l’homme habite-t-il encore quelque part ? Le « où » de son habitation semble anéanti. L’habitation est l’incarnation dans un lieu d’une relation spécifique à l’ensemble du monde. Habiter, c’est être, et être, c’est habiter. C’est pourquoi l’oubli de l’être est aussi l’oubli de l’habitation. (..) se déplaçant de plus en plus souvent et de plus en plus rapidement, l’homme tend à perdre ses attaches avec un lieu familier rassemblant son être et dont son être dépend, lieu natal ou lieu d’élection. Pourtant, ce n’est pas la planétarisation qui menace ou détruit le lieu familier, c’est inversement l’absence de terre familière (Heimatlosigkeit : absence de patrie) à demi avouée, à demi niée, de l’homme relativement à son essence est compensée par la conquête organisée de la terre (..) La Heimatlosigkeit (absence de patrie) a donc une double signification ; c’est le manque d’enracinement de l’existence et des œuvres dans une terre particulière (les productions de la culture se standardisent et s’universalisent toujours davantage dans le mauvais sens) ; c’est plus profondément une perte de familiarité de l’homme avec lui-même (..) La subjectivité ne lui assure plus de point d’appuis ou d’assisse.  Il se voit contraint de fuir le vide de son identité métaphysique par le pur accroissement quantitatif de puissance. (..) Mais l’homme techniquement aliéné ne peut pas sortir de son aliénation par une prise de conscience : celle-ci lui est interdite. L’errance constitue un esclavage plus radical que toute aliénation ».

C’est pourquoi il faut que l’homme moderne subisse la crise de façon douloureuse pour pouvoir prendre conscience des conditions du salut. Ces conditions sont pour Heidegger le détachement à l’égard des choses (Gelassenheit) et l’ouverture au mystère de notre existence qui le conduiront à penser, c’est-à-dire à questionner, et donc à remettre en cause le Gestell.

On se trouve donc, selon Heidegger, en présence de deux types d’hommes, l’animal calculateur et le « mortel » ! Le premier est destructeur de la nation : elle empêche en effet de rendre les hommes totalement interchangeables en tant que matières premières. Le mortel au contraire trouve un sens à sa vie car la possibilité de la mort accroît sa valeur, et même un sens à sa mort comme c’est le cas d’un héros.

Par contre, en détruisant la nation, le Gestell ramène l’homme au calcul et à l’animalité. Le calcul fait-il la supériorité de l’homme sur l’animal ? Toute notre tradition civilisatrice le nie : le martyr chrétien ou le héros guerrier qui peuvent parfois fusionner comme chez Jeanne d’Arc, ne calculent pas dans un but utilitaire pour donner un sens à leur vie !

Les composants de la nation sont multiples : Dans le cas de la France, selon le général De Gaulle, il y a la race blanche (dans sa majorité), la langue latine, la culture d’origine gréco-romaine et la religion chrétienne. Par contre, ni l’argent, ni la technique, ni la science, ni même le droit ne font la nation (en supprimant le droit de propriété, les communistes ont mutilé les hommes mais ils n’ont pas fait disparaître la Russie. Par contre, si vous enlevez un des quatre critères de De Gaulle, la France ne serait plus la France !

4/ Le ménagement (schonen) de la nation

Heidegger explique dans son extraordinaire livre « Essais et conférences » ou « Recueillement » ce qu’est le ménagement du quadriparti.[4]

Le quadriparti est constitué de la terre, du ciel, de la divinité et des hommes. Ménager le quadriparti consiste à « sauver la terre », à sauver les racines au lieu de les exploiter jusqu’à épuisement. Ménager le quadriparti, c’est accueillir le ciel comme ciel, donc respecter le déroulement du temps, le murissement des choses, ne pas faire de révolution. Ménager le quadriparti, c’est attendre le Divin comme tel et ne pas tomber dans l’adoration des idoles, dans la superstition. Enfin, ménager le quadriparti, c’est conduire les mortels en dehors de la futilité et de la dispersion afin qu’ils existent conformément à leur être propre. Ce quadruple ménagement est ce que Heidegger appelle pratiquer l’habitation. Ménager la nation correspond surtout au premier volet de ce programme, à savoir sauver la terre et les racines d’une exploitation dévastatrice.

Ménager la nation, la respecter, est un moyen de lutter contre l’uniformisation et la déshumanisation du monde : cela suppose comme on l’a vu, de conserver le caractère sacré de la famille procréatrice et de l’armée, les deux institutions indispensables à la survie nationale car gérant la naissance et la mort.

Cela suppose aussi d’inverser les priorités du Gestell qui règnent aujourd’hui :

– mettre l’homme avant le sol.

– mettre Dieu avant le droit. Car la liberté ne donne de bons fruits que si le sacré est respecté, par exemple, le caractère sacré de la vie humaine. La liberté sans aucun sens du Sacré mène vite au crime.

– mettre l’identité (qui rassemble) avant l’égalité (qui disperse) comme le montre Heidegger dans Essais et Conférences : « l’homme habite en poète[5] » : « L’identité écarte tout empressement à résoudre les différences dans l’égal ; l’identité rassemble le différent dans une union originelle. L’égal au contraire disperse dans l’unité fade de l’un simplement uniforme »

– mettre l’histoire avant l’instant. Exister au sein d’une nation suppose la connaissance de son histoire et sa prise en charge affective.

Finalement, nous avons trouvé deux premiers contrepoisons à l’idéologie du Gestell, la philosophie existentielle et l’enracinement dans la nation. Il y a encore deux autres contrepoisons : l’un est politique (la démocratie directe), l’autre est religieux (restauration du Sacré) : ces deux derniers thèmes seront vus dans le prochain chapitre.

Yvan Blot


[1] Essais et conférences, Gallimard, p.82

[2] Dévastation pour Heidegger est plus que destruction. La destruction touche le passé. La dévastation, en outre, empêche un avenir de se construire : la dévastation est élimination de la mémoire donc de l’identité

[3] Michel Haar, « Heidegger et l’essence de l’homme » Millon, 2002 p.221

[4] Op.cit. p.178

[5] Essais et conférences, Chapitre : « l’homme habite en poète » op.cit. p.231

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