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6ème conférence: L’idéologie de justification de l’oligarchie

2010 février 16
by Yvan Blot

 Le Gestell ou « dispositif utilitaire » a remplacé ce monde dans lequel nous habitions par un im-monde fondé sur 4 idoles : l’ego, l’argent, la masse et la technique. Cela donne le schéma ci-dessous :

Argent

                                                                                             Ego  ←  im-monde    → Masse

Technique

  1.  Les hommes font de ces quatre choses (l’ego, l’argent, les masses, la technique) des idoles. Mais les hommes du dispositif utilitaire (nos contemporains tombés dans l’oubli de l’être) ne sont pas conscients véritablement d’avoir adopté ces quatre idoles. Il est vrai qu’ils méditent peu et se consacrent à poursuivre les idoles sans réfléchir au sens de leur vie. Le dispositif utilitaire fait tout par ailleurs pour empêcher cette prise de conscience. Les quatre idoles sont donc masquées par un habillage idéologique qui a pour but de faire perdre au citoyen la conscience de son être véritable afin qu’il soit une véritable « matière première » pour l’économie etla politique : consommateur ou électeur interchangeable.

L’habillage (les soi-disant « valeurs ») qui permet de justifier le pouvoir des oligarques qui gouvernent l’Occident correspond au schéma ci-dessous :

 

 Egalitarisme

                                                      Droits de l’hommisme  ← justification →  gouvernance dite démocratique

Progrès

 Nous touchons là aux dogmes « sacrés » de notre société dite laïque et moderne qui s’identifie au dispositif utilitaire.

 1/ L’idéologie du « progrès »

 Quoi de plus « sacré » pour le monde actuel que le « progrès » fondé sur les techniques et les sciences ? On a oublié la prédiction de Nietzsche juste avant les deux guerres mondiales et la terreur des totalitarismes : « un monde de barbarie s’avance et la science se mettra à son service ». Les communistes notamment étaient persuadés d’avoir une vision « scientifique » de l’histoire et de la politique. Que leur « science » soit fausse ne change rien au fait qu’ils en aient fait une idole.

Nietzsche a donné un nom à l’attitude du « dernier homme », « l’homme qui ne sait plus se mépriser lui-même » (pour être capable d’aller vers un idéal supérieur) : cligner de l’œil (blinzeln). Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », Il leur fait dire ceci :

 

« Amour, étoile, création, qu’est-ce cela ? Disent les derniers hommes et ils clignent de l’œil. (..) Nous avons inventé le bonheur ! Disent les derniers hommes. (..) pas de chef et un seul troupeau. Tous veulent la même chose et tous sont égaux. Qui n’est pas d’accord ira à la maison des fous. Autrefois, tout le monde était fou ! Disent les derniers hommes et ils clignent de l’œil ! »

 

Ce texte est d’une grande richesse. Le dernier homme proclame la mort de tous les idéaux (amour, étoile, création, etc…) qui sont remplacés par celui du bonheur stérile. Ce bonheur de consommateur est garanti à tout le monde dans le mythe de l’égalité de tous. Les grands magasins remplacent les cathédrales car ils sont la « cause finale » du système. Tout est fait dans le but ultime de la consommation. Le progrès est le socle de cette idéologie mais sa morale est celle de l’égalitarisme. Cette idéologie est en fait totalitaire. Qui n’est pas « politiquement correct » ira dans la maison des fous. En URSS, cela se passait effectivement ainsi. En Occident, la coercition prend une autre forme : l’exclusion de l’espace public et notamment du champ des medias. Le grand dissident anti communiste Soljenitsyne avait bien vu cela lorsqu’il avait dit : en URSS  règne la censure. En Occident, vous pouvez parler mais cela ne sert à rien.

 

A cela se surajoute une autre caractéristique : la dévaluation du passé : « autrefois, tout le monde était fou, disent les derniers hommes et ils clignent de l’œil ». En effet, l’idéologie du « Gestell » est l’utilitarisme de la volonté de puissance. Or, la volonté ne peut rien contre le passé. Elle veut donc se venger de celui-ci. D’où une œuvre de destruction qui porte en politique le nom de « révolution ». C’est toujours au nom du progrès que l’on fait des révolutions ! C’est pourquoi Heidegger explique que pour Nietzsche, la possibilité d’aller vers le surhomme et de quitter la décadence des derniers hommes passe par la libération de l’esprit de vengeance. C’est l’esprit de vengeance qui en sous-main inspire le monde actuel : vengeance contre le passé et vengeance sous la forme de l’égalitarisme autoritaire.

 

On comprend mieux alors ce qui se passe aujourd’hui. On n’apprend plus l’histoire aux nouvelles générations. Lorsqu’on l’apprend, c’est pour célébrer l’idéologie de la repentance. Soit on occulte le passé, soit on le déforme ; ainsi la vengeance contre le passé est réalisée. Cette vengeance a aussi un avantage supplémentaire. L’identité est fondée sur la mémoire. En détruisant la mémoire d’un peuple, on détruit son identité. C’est en quelque sorte, un génocide spirituel.

 

On fait en réalité mieux que simplement détruire (zerstören). Il y a pire que la destruction, c’est la déshérence (Verwüstung), la création d’un désert (Wüste).

 

Selon Heidegger, dans “Was heisst Denken ?” (qu’appelle-t-on penser?) : “la destruction n’élimine que ce qui s’est développé ou a été construit dans le passé. La déshérence (désertification : Verwüstung) empêche toute croissance ou toute construction future. C’est bien pire. (..) La désertification de la terre peut aller de pair avec un haut niveau de vie et l’organisation d’un bonheur égalitaire pour tous. De plus, elle est un processus inconscient, elle se cache. La déshérence ou désertification est en son essence l’expulsion de la mémoire. »

 

Lorsque la mémoire est morte, l’identité se dissout et il n’est plus possible de reconstruire ce qui a disparu. Or, il est nécessaire pour le « Gestell », l’arraisonnement utilitaire, que les hommes soient réduits à l’état de la plus importante des matières premières. Or, pour être le plus facilement utilisable, la matière première doit être composée d’éléments interchangeables. Il faut donc que les hommes perdent toute forme d’identité, notamment nationale, qui pourrait gêner ce caractère interchangeable. C’est ici qu’intervient l’égalitarisme, comme justification de ce processus de dissolution des identités.

 

2/ L’idéologie égalitaire

 

L’idéologie du progrès était le socle. L’idéologie égalitaire est l’éthique, si l’on peut dire que l’oligarchie met en avant pour justifier son pouvoir. L’oligarchie ne prétend pas qu’apporter le bien être (idéologie du progrès) mais elle prétend l’accorder à tous, de façon le plus semblable possible. Sur ce sujet aussi, c’est sans doute Nietzsche qui a vu le plus clair. Il appelle les prêtres de l’égalitarisme, « les tarentules », c’est-à-dire des araignées venimeuses animées par l’esprit d’envie, de jalousie et de vengeance.

 

L’idéologie de l’égalitarisme cherche à se donner un aspect scientifique à l’aide des statistiques. Il s’agit de débusquer les « inégalités » pour mettre en place la « parité » (hommes-femmes), l’égalité des droits (des homosexuels par exemple) et la discrimination positive (privilèges accordés aux minorités ethniques). Ces politiques aboutissent à détruire les principes généraux du droit sur lesquels se fondent nos libertés.

 

J’ai eu autrefois une conversation intéressante à ce sujet avec le professeur Milton Friedman, prix Nobel d’économie, aujourd’hui décédé. Il me disait : « je vous plains d’habiter en France, dans un pays où des lois briment la liberté d’expression. » Je lui disais qu’il n’y avait pas que les lois et mais une pratique des medias qui revient à la censure. Mais il précisait : « je suis juif. En tant qu’attaché aux libertés, j’affirme qu’on a le droit de ne pas aimer les juifs, ou les chrétiens, ou toute sorte de catégorie d’homme. Mais le code pénal suffit à me protéger et je suis contre les lois qui protègent des catégories particulières. Il suffit que l’opinion change pour que ces lois s’inversent et c’est dangereux. Je lui répondis de dire cela sur les medias français. « Ah non ! me dit-il ; j’aime venir en France et si je fais cela, je ne serai plus invité ! »

 

L’égalitarisme se retourne contre l’égalité des droits, base de notre système juridique. Il se retourne notamment contre les libertés économiques. Car la liberté débouche nécessairement sur des inégalités dues à l’efficacité différente des uns et des autres. Il serait intéressant de connaître combien nous perdons en points de croissance économique chaque année à cause du fisc et des règlementations égalitaires. Le prix Nobel d’économie Friedrich von Hayek disait que cet égalitarisme n’est pas d’origine populaire. Les pays qui ont la démocratie directe comme la Suisse et les USA  ne sont pas particulièrement égalitaristes. C’est le système combiné des lobbies politiques, culturels et syndicaux qui propage l’égalitarisme en flattant leurs clientèles particulières.

 

A la limite, l’égalitarisme peut devenir meurtrier : on se souvient du slogan des Babouvistes sous la Révolution française : « les p’tits, on les mettra sur l’escabeau, les grands, on leur coup’ra l’ciboulot ! Y faut qy’tout l’monde y soient égaux ! Les mêmes disaient : périssent les sciences et les arts pourvu que nous ayons l’égalité réelle ! » En fait, l’égalitarisme se pare de sentimentalisme égalitaire, alors que né de la haine, à travers la jalousie et la vengeance, il conduit toujours à la destruction.

 

Il y a dans « Essais et Conférences » de Heidegger un passage intéressant sur l’identité (das Selbe ; le même) et l’égalité (das Gleiche). L’identité rassemble à travers les différences, donc respecte les libertés. L’égalité disperse dans une égalité fade qui n’accepte pas les différences. C’est pourquoi le principe d’identité doit avoir la primeur sur le principe d’égalité. On en est loin !

 

3/ L’idéologie « droit-de-l’hommiste »         

 

Hayek a raison de se méfier de l’expression « droits de l’homme ». Il préfère la formule des « libertés fondamentales » qui, elle, n’est pas ambiguë. Les droits de l’homme peuvent être en effet de 2 natures. Soit il s’agit de liberté, soit il s’agit d’un droit de créance sur la société : droit au travail, droit à un logement, etc.. Dans le deuxième cas, c’est un  prétexte pour une intervention toujours plus grande de l’Etat et pour une restriction des libertés.

 

Je me souviens d’un fait divers dans les journaux. Une dame très âgée avait été condamnée sévèrement par un tribunal parce qu’elle avait publié une petite annonce pour avoir une dame de compagnie de race blanche et de religion catholique. Il avait été jugé que c’était discriminatoire et raciste alors que cette pauvre femme voulait juste être entourée par quelqu’un qui lui ressemble avec qui elle aurait des affinités. On voit ici comment la « bonne intention » humanitaire se révèle psychologiquement inhumaine. Heidegger dit que la patrie, c’est un lieu où les visages vous sont familiers. Il est certain que le métro de Paris ne correspond plus à cette définition depuis longtemps !

 

Au nom des droits de l’homme, on vient à contester le droit pour un Etat à défendre ses frontières contre les immigrés clandestins. Je lis dans « le Monde » (13 février 2010) ce titre : « le gouvernement veut restreindre les droits des sans papiers » (sic !). Or, la notion de « sans-papiers » n’a aucun sens et a été inventée par la propagande d’extrême gauche pour minimiser le délit des personnes qui franchissent la frontière sans en avoir le droit. L’expression « les droits des sans papiers » est tout-à-fait surréaliste. C’est un bon exemple du droit-de-l’hommisme qui se retourne contre le droit. Car en définitive, qui sont les victimes du franchissement illégal des frontières ? Ceux qui violent la frontière ou les citoyens contribuables sommés de payer des impôts pour entretenir ces fameux sans papiers ? On renverse ainsi la situation : l’innocent voire la victime devient coupable et le délinquant devient une victime qui devient l’objet de la sollicitude médiatique ! Staline, qui parlait souvent de droit de l’homme et a signé sans vergogne la charte universelle des droits de l’homme de l’ONU  savait ce qu’il faisait. Les droits de l’homme sont instrumentalisés à des fins politiques variées, ce qui n’est pas le cas des « libertés fondamentales ».

 

De plus, l’expression des « droits » permet de passer sous silence les « devoirs ». Enfin, les droits de l’homme servent surtout à justifier tous les caprices de l’ego de l’individu et c’est en cela qu’ils sont affirmés comme « les valeurs suprêmes ». Derrière les droits de l’homme se tient une conception essentiellement animale de la nature humaine.

 

Heidegger a bien vu que l’homme, dans notre Occident actuel, est conçu comme « animal rationnel ». Il doit se servir de sa raison pour s’émanciper des traditions, des préjugés, des disciplines sociales afin de pouvoir satisfaire au mieux sa nature animale. Cette conception rabaisse toujours l’homme à sa dimension biologique et permet de s’opposer à la culture et à ses contraintes comme l’a bien vu Arnold Gehlen. Cette conception de l’homme que Heidegger appelle métaphysique, fait bon marché de la nature affective de l’homme doublement sacrifiée à la raison et aux instincts. L’alliance de la raison et des instincts produit un retour à la sauvagerie que nous constatons aujourd’hui.

 

Pourquoi le nombre de  crimes et de délits en France est-il passé de 1,5  million en 1968  à 4,5 millions aujourd’hui, sinon que l’enracinement des individus dans les traditions morales et spirituelles s’est largement effondré. Les droits de l’homme sont un mélange douteux entre les libertés fondamentales, lesquelles sont bien sûr indispensables, et les droits des mafieux et de tous ceux qui parasitent le corps social. Parmi ces derniers, certains ne sont pas du tout en bas de l’échelle sociale mais au sommet !

 

Toute l’ambigüité est dans le mot « homme ». Qu’entend-on par là ?  Dans le système du Gestell, l’homme est à la fois conçu comme animal rationnel et comme la plus importante des matières premières. Cette conception détruit en l’homme son humanité même.

 

Comme l’écrit Heidegger dans sa « Lettre sur l’Humanisme »[1],  « reste à se demander si l’essence de l’homme, d’un point de vue originel et qui décide par avance de tout, repose dans la dimension de l’animalitas ». Le fait d’ajouter que l’homme a la raison ne change rien à cet essentiel. « par là, l’essence de l’homme est appréciée trop pauvrement (..) La métaphysique pense l’homme à partir de l’animalitas, elle ne pense pas en direction de son humanitas. ».

 

La spécificité de l’homme est dans son existence, cette façon d’être qui lui permet de recevoir conscience de l’être et d’édifier un monde. Un prêtre dans son Eglise a accès au sens de l’être de cette Eglise, lequel en l’occurrence est religieux. Il n’y a rien d’animal ici. Pour Heidegger, le vrai humanisme est « l’humanisme qui pense l’humanité de l’homme à partir de la proximité de l’être[2] . L’homme n’a pas simplement une vie biologique. Il a aussi une existence. Cette existence consiste à « habiter » le monde. Cet habitat est une patrie. Le Gestell prive l’homme de patrie.

 

L’homme comme existant a besoin que l’on respecte ses libertés fondamentales. Mais la notion de « droit de l’homme » reste à la fois unilatérale et floue. Unilatéral car il ne peut y avoir de droits sans devoirs, flou car on ne sait jamais si à travers cette expression, on parle de libertés ou de droits de créance sur la société. En pratique, la notion de droits de l’homme sert d’arme contre l’Etat et contre la société pour satisfaire les caprices de l’ego devenu une véritable idole.

 

4/ L’idéologie de la « gouvernance démocratique ».

 

Les oligarques au pouvoir se sentent légitimés : ils sont les artisans du progrès et jouent ainsi de l’espérance humaine en un plus grand bien-être matériel. Ils sont les chantres de l’égalité et s’appuient sur les forces au combien grandes de l’envie et de la jalousie. Ils obéissent aux « droit-de-l’hommisme » et ainsi confirment à chaque individu son droit à affirmer tous les caprices de son ego. Les registres combiné de l’espoir, de l’envie et du caprice constituent une grande force émotionnelle propre à faire accepter le pouvoir régnant.

 

Mais les oligarques ont besoin aussi d’une légitimation spécifiquement politique, à savoir qu’ils sont là par la volonté des gouvernés. L’Occident affirme sa légitimité face aux dictatures ou aux régimes totalitaires qui lui sont autant de faire valoir.

 

Le problème est que le sentiment de légitimité s’affaiblit au sein du peuple. Les sondages montrent que la confiance dans les institutions politiques majeures (gouvernement et parlement) est de l’ordre de 40% (c’est pareil pour les medias).A titre de comparaison, la confiance des Français dans la police, l’armée ou le système de santé est de l’ordre de 80%. [3]

 

La force de l’Occident est dans sa science, sa technique, son économie sans doute mais pas spécialement dans ses institutions politiques. Le politique, le religieux, l’art sont des secteurs en crise à l’heure de l’arraisonnement utilitaire fondé sur l’essence non pensée de la technique.

 

Officiellement, nous vivons en démocratie. C’est partiellement exact. La classe politique a verrouillé les mécanismes électoraux. En réalité, les citoyens ne peuvent voter que pour les candidats présélectionnés par les partis politiques. Or, les comités d’investitures des partis choisissent des candidats médiocres le plus souvent pour être sûrs de pouvoir bien les contrôler.

 

Les parlements ont perdu dans les faits leurs pouvoirs essentiels. La fonction de rédiger les lois appartient principalement au pouvoir exécutif. Le deuxième pouvoir du parlement, contrôler le gouvernement, ne fonctionne pas vraiment car la majorité parlementaire est asservie à l’exécutif et l’opposition est sans pouvoir car minoritaire. Ceux qui voudraient contrôler ne le peuvent pas et ceux qui le peuvent ne le veulent pas, comme dit le grand juriste allemand, Hans Herbert von Arnim.

 

Les gouvernants ont le sentiment qu’ils ont le monopole de l’expertise et qu’à ce titre, ils doivent avoir les coudées franches. Le concept de « gouvernance démocratique » consiste à insister plus sur la gouvernance que sur la démocratie. Cette gouvernance est fondée sur deux types de technicité, celle des « experts » et celle des conseiller en communication. Dans les deux cas, c’est le conformisme de la pensée qui règne (un expert est payé pour dire ce qu’on veut qu’il dise).

 

Les citoyens sont réputés incompétents voire dangereux. S’ils expriment des idées politiquement incorrectes, ils sont traités de « populistes ». Le populisme, c’est la démocratie qui défend des idées différentes des vôtres.

 

Pourtant, les expériences de démocratie directe sur 150 ans aux USA et en Suisse ont été concluantes. Par exemple, une étude universitaire des professeurs Feld et Kirchgässner a prouvé que dans ces pays, les impôts et les dépenses publiques sont 30% plus faibles qu’avec un régime purement parlementaire  pour des qualités de service publics équivalents.

 

La raison pour laquelle les décisions prises à la base sont de meilleures qualité a été bien expliquée par le sociologue Arnold Gehlen [4](qui complète l’argument d’Aristote dans sa « politique »). Les hommes prennent leurs décisions sur la base de deux grandes sources d’information : l’information mimétique et l’information expérimentale. L’information mimétique consiste à avoir foi en les autres et à répéter ce qu’ils affirment. La plupart du temps, on est bien obligé de s’y soumettre, faute de source directe d’information. Les opinions forgées par la lecture des journaux relèvent de cette catégorie. L’information expérimentale est celle qui a été vécue en direct.

 

Prenons un exemple politiquement incorrect. Un citoyen peut entendre à la télévision que l’immigration est « une chance pour la France », qu’elle promeut une diversité bénéfique sans aucun inconvénient en contrepartie. Mais si ce citoyen vit dans un quartier envahi par des immigrés d’une culture toute autre à la sienne, que si beaucoup d’entre eux deviennent des délinquants suite à leur déracinement, il jugera que cette immigration massive et anarchique est une véritable catastrophe. L’information venue du vécu, c’est-à-dire l’information expérimentale aura plus de poids à ses yeux que l’information mimétique débitée par la télévision.

 

La gouvernance dite démocratique qui en réalité est technocratique et oligarchique, prend rarement en compte l’information expérimentale et avance donc aveuglément sur la base de la seule information mimétique. Celle-ci peut constituer un écran qui sépare de la réalité. Les gouvernants surinformés sont en réalité sur-désinformés mais ils sont persuadés du contraire.

 

Un mot sur la technocratie  ou « gouvernement des experts ». La technocratie voit les problèmes à travers le prisme de sa vision juridique et budgétaire des choses. Pour parler comme Aristote, elle ne s’intéresse qu’aux causes matérielles et formelles des phénomènes. Elle ignore les causes motrices et finales.

 

Reprenons notre exemple de l’immigration. Admettons que des émeutes se produisent dans un quartier à forte densité d’immigrés d’Afrique (du Nord ou subsaharienne). Le technocrate va dire : pour que cela ne se reproduise pas, il faut dépenser beaucoup d’argent pour augmenter le nombre des policiers, réhabiliter les immeubles dégradés et créer éventuellement des emplois. Le technocrate s’attaque à la cause matérielle de l’émeute avec des moyens matériels. Puis il va aussi dire : la loi ne permet pas de réprimer correctement les émeutiers mineurs, et il proposera de changer la loi. Là, il s’attaque à la cause formelle et répond par des moyens formels, c’est-à-dire juridique.

 

On observera que la cause motrice de l’émeute (un certain type d’hommes déracinés) n’est pas traitée. Elle n’est pas traitée par incompétence car le technocrate n’a été formé qu’au droit et à l’économie, pas à l’ethnologie et aux sciences humaines. Pire encore, il fermera les yeux sur cet aspect des choses pour ne pas être accusé d’avoir une approche « raciste » ! Dans le système régnant du Gestell, l’homme est toujours vu comme une matière première interchangeable de l’économie. Toute autre vision de l’homme est bannie. Seule la vision d’hommes interchangeables et « égaux » est admise, c’est-à-dire que l’on se refuse à voir les hommes dans leur réalité humaine. Le comble est que cette vision in-humaine au sens propre est considérée comme la seule qui soit humaniste. Voir les hommes dans l’essence qui vient de leur provenance donc de leur être est considéré comme « raciste », ce qui relève de l’imposture la plus totale. Une telle vision permettrait pourtant de s’attaquer au problème réel du déracinement et d’envisager de modifier l’urbanisme et d’organiser le retour au pays des populations non intégrées.

 

Reste la cause finale à laquelle le technocrate est aveugle. Si des populations nombreuses se sont entassées anarchiquement dans ce quartier, c’est parce que la politique suivie consiste à voir les hommes comme de simples matières premières. On n’empêche pas les matières premières de circuler ! C’est le système économique et social, libre échange de la main d’oeuvre et prestations sociales garanties qui crée l’appel d’air à l’origine de l’immigration. Si l’on voulait bien considérer la France, non comme simplement une société de consommateurs et de producteurs mais comme une Nation habitant une patrie, la politique prendrait un tout autre cours. On ferait passer l’impératif d’identité nationale avant les impératifs utilitaires des hommes conçus comme de simples agents économiques. La cause finale de l’anarchie des migrations qui a rendu le quartier ingérable est la vision de la France comme un territoire livré aux flux de consommation et de production, sans vision autre. Le technocrate, qui n’est pas un philosophe ignore évidemment totalement cette problématique.

 

Par contre, le citoyen qui vit dans le quartier en cause, et qui dispose de l’information expérimentale, est mieux à même de faire le diagnostic de la situation. Il y a des chances qu’il prenne en compte intuitivement les quatre causes du phénomène. Mais faute d’une vraie pensée, il aura du mal à identifier les raisons profondes qui ont conduit à la situation qu’il connaît.

 

Conclusion : le Gestell secrète les armes idéologiques qui permettent à l’oligarchie régnante de justifier son pouvoir. Le progrès, l’égalité, les droits de l’homme, la gouvernance démocratique sont proclamés comme des « valeurs » suprêmes. Ces valeurs n’ont pas de fondements authentiques. Derrière le « progrès » il y a l’utilitarisme du Gestell qui détruit les racines, fait de l’homme une matière première privée de patrie. Derrière l’égalité, il y a la destruction des libertés, l’oppression et la diffusion d’un esprit de haine qui déchire le tissu social. Derrière les droits de l’homme, il y a la volonté de légitimer tous les caprices des ego quitte à menacer l’ordre public et l’Etat de droit lui-même. Derrière la gouvernance démocratique, il y a l’oligarchie et la volonté d’empêcher le peuple de participer vraiment au débat public, sous le prétexte d’étouffer le « populisme ».

 

Il faut s’appuyer sur l’information expérimentale pour accomplir le tournant philosophique et politique permettant à l’homme, dans son essence, d’habiter une patrie, de retrouver sa liberté et de protéger la dignité de l’homme en restaurant le sacré et la justice.

 

 

Yvan Blot

 


[1]Martin Heidegger ; « Lettre sur l’Humanisme », Paris 1983, Aubier, p.55

[2] Ibidem, p. 111

[3] Chiffres tirés de Pierre Bréchon et Jean-François Tchernia : « La France à travers ses valeurs » ; Armand Colin 2009

[4] Arnold Gehlen, « Anthropologie et psychologie sociale », Paris 1990, PUF

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