Skip to content

KOINON l’essence du communisme

2010 janvier 1
by Yvan Blot

 Politiquement, sociologiquement, idéologiquement, l’URSS n’a jamais été semblable à l’Amérique et Heidegger le sait autant que nous. Mais métaphysiquement, il en est autrement. Qu’est ce que la métaphysique ? C’est la question qui porte sur l’être de tout ce qui existe (tout ce qui existe s’appelle « l’étant »). L’essence de l’histoire du monde moderne actuel, son être, est, selon Heidegger, la poursuite de la puissance pour la puissance dans un monde déserté par la Divinité. Dans ce monde, le « moi » est devenu l’idole suprême et la volonté de puissance du moi est donc ce qui est déterminant. Dans un tel monde, la politique, liée à la puissance prend un rôle envahissant.

La puissance ne tolère le monde (réduit à l’état d’objet) que s’il est utilisable pour elle. Il en est de même de l’homme. La mobilisation implique que tous soient interchangeables d’où l’importance de l’idéal égalitaire : il permet de détruire ce qui empêche les hommes d’être interchangeables : les identités nationales, religieuses, ethniques, voire familiales ou sexuelle (le différence entre l’homme et la femme) sont autant d’obstacles.

La politique prétend être l’incarnation suprême du destin des hommes, dans la mesure où elle est l’outil privilégié de la puissance. Cet état de chose est caché aux hommes à qui l’on fait croire que c’est le peuple qui est souverain. Comme l’écrit Heidegger : «  en réalité, la puissance n’est dans les mains de personne mais on prétend qu’elle est dans les mains de tous.

On croit naïvement que le dictateur totalitaire agit selon son bon plaisir : c’est faux. Il exécute les exigences de sa puissance. »

C’est ce qui explique que les relations entre les dirigeants communistes ne sont pas fraternelles, ce que prétend l’idéologie. Chacun craint la perte du pouvoir et la peur règne dans la nomenklatura. L’homme, y compris le chef, n’est que l’exécutant de la prise du pouvoir par l’être de l’étant qui est volonté de puissance pour la puissance.

D’où cette phrase terrible de Heidegger : « ce serait sous-estimer le communisme que de le concevoir comme un désir humain de vengeance, de bonheur ou de violence pure. La réalité est bien plus inquiétante car le communisme n’a en fait rien d’humain ». Toute résistance à la puissance doit être éliminée d’où la violence du régime : c’est la le fondement métaphysique de cette violence. Le discours idéologique masque l’essence de cette réalité. Or c’est un discours qui se veut « démocratique ». Le processus censé libéré l’homme mais qui en réalité assujettit l’homme à la puissance est celui de la « révolution ».

Le nazisme comme totalitarisme n’est pas différent du communisme sauf que l’idéologie de justification est différente. Il n’utilise pas le mot de « démocratie » mais trouve pourtant bien sa légitimité dans la volonté du peuple, d’où l’importance des plébiscites. D’ailleurs Hitler, à l’inverse des communistes soviétiques à l’issue de la Révolution de 1917, a été élu démocratiquement et il s’en flatte.

Là où les choses deviennent plus délicates, c’est que Heidegger montre que les démocraties occidentales ne sont pas indemnes face à cette machination de la puissance comme essence de l’histoire moderne. C’est tout l’Occident qui se fonde, même sans le savoir, sur une métaphysique qui fait du Sujet le centre du monde. Cela remonte à Descartes pour qui « je pense donc je suis ». Pour Heidegger, c’est parce que je suis d’abord, que je pense ensuite. L’être est primordial. La pensée humaine n’existe que parce qu’il y a de l’être.

La démocratie, bien sûr, se dit non totalitaire car pluraliste. Mais elle prétend incarner la moralité, au dessus même du droit naturel. L’acceptation d’un droit naturel est une limite imposée à la démocratie par une tradition chrétienne laïcisée.

Celle-ci ne connaît en principe d’autre autorité que la volonté du peuple. Comme l’écrit Heidegger : «  on fait comme si la puissance était dans les mains du peuple. Cette apparence est nécessaire au déploiement de la puissance politique. L’apparence politique est cultivée par les gouvernants comme par les gouvernés. » Ce mensonge est plus patent dans les dictatures dites « démocratiques » ou se réclamant du peuple (dictatures du  XXème siècle) que dans les démocraties mais il existe aussi dans celle-ci.

Les démocraties ne vont pas, contrairement au communisme jusqu’au bout de cette logique de la puissance. C’est pourquoi elles préservent certaines libertés. Mais leurs dirigeants sont soumis à la logique de la recherche de la puissance en soi, d’où la décadence des idéologies. La puissance en soi s’exprime plus par l’argent que par le pouvoir physique. L’acquisition de la puissance pour la puissance par l’argent nécessite la mobilisation des hommes dans des processus de massification : production de masse, consommation de masse, mass media. Le processus est très différent de celui du régime communiste mais on saisit bien les ressemblances déjà remarquées dans les années 1950-1960 par ce libéral lucide et sceptique qu’était Raymond Aron, à la suite de Tocqueville.

Dans un tel schéma métaphysique, le souci de l’homme est largement évacué. Non pas que l’on ne fasse pas « d’humanitaire », car l’humanitaire améliore l’image et conforte la puissance, mais l’homme est réduit à une matière première de l’économie, à une « ressource humaine » au service du « dispositif utilitaire » que Heidegger appelle le « Gestell ».

Le Gestell est ainsi structuré :      argent (relativisme des valeurs)

               Idolâtrie du Moi    ← Gestell → massification des hommes

Technique

Heidegger ne veut pas dire que le moi, l’argent, la technique, la masse, sont sans importance mais que le moi s’est substitué à la Divinité, l’argent aux valeurs transcendantales (vrai, beau et bien), la masse aux personnes humaines et la technique à l’art d’habiter la terre. Nous sommes donc dans « l’oubli de l’être » qui conduit les hommes à mener des vies « inauthentiques ».

A ce monde dominé par le Gestell dont l’être est la puissance pour la puissance, Heidegger oppose un nouveau commencement où l’homme occidental surmontera la métaphysique « moderne ». Ce nouveau commencement se caractérise par un retour du Sacré. L’homme n’est plus conçu comme « ressource humaine » c’est-à-dire la première des matières premières, conception utilitaire dérivée de l’homme vu comme « animal rationnel ».

Cet humanisme actuel ramène en effet l’homme à un animal dont il faut satisfaire les besoins par le calcul qui permet de maîtriser le monde : telle est la conception du monde moderne (et pas seulement des communistes qui sont une fraction de ce monde moderne). Pour Heidegger, l’homme dans son essence est bien plus que cela car il prend ses distances par rapport aux choses et se situe dans l’histoire contrairement à l’animal. Il est donc créateur et en cela plus proche de la Divinité que de l’animal.

L’homme conscient de son essence d’existant tragique (existant donc créateur, tragique car mortel) est donc apte à être selon Heidegger « le berger de l’être », plutôt que le maître de l’étant (l’exploitant de tout ce qui existe considéré comme un stock). Il ménagera alors le « quadriparti », c’est-à-dire le monde dans ses quatre dimensions issues d’Aristote : les racines , l’idéal, la Divinité et l’homme. On sera alors sorti non seulement du communisme mais de la métaphysique dite moderne qui aura permis son existence et sur laquelle repose la pseudo-démocratie dans laquelle nous vivons.

 Yvan BLOT


Koinon

La Seconde guerre mondiale a des traits bizarres. Certains le nient, la disent normale car simplement « moderne ». « Moderne » n’a rien à voir avec normal. Évoquer la modernité pour expliquer et justifier quelque chose est le plus sûr moyen d’abandonner pensée et méditation. La guerre moderne ne se distingue plus de la paix en cela qu’elle est totale. Son but n’est pas la paix avec l’adversaire (voir les guerres d’avant la Révolution française), mais la destruction de l’adversaire.

 Au plan philosophique, cette situation nouvelle correspond à l’avènement de la puissance pour la puissance, actrice désormais déterminante du jeu mondial. La puissance est aujourd’hui l’être de l’étant. En tant qu’être de l’étant, la puissance a accaparé la moralité comme moyen. La sauvegarde des valeurs ou l’intérêt du peuple sont ravalés à l’état de prétextes au service de la puissance. Si l’on ne s’y plie pas, c’est que la propagande fonctionne mal.

La puissance use des dehors du droit, mais, en même temps, ne tolère aucun obstacle et ses fins peuvent donc évoluer au gré de ses caprices. La puissance ne tolère l’étant que s’il est exploitable, donc planifiable et bâtissable. L’homme aussi doit être exploitable et son humanité peut alors s’avérer gênante. La mobilisation implique donc que tous les hommes soient interchangeables. Lorsque la puissance se fait l’être de l’étant, l’homme devient une matière première, une « ressource ».

La puissance s’accomplit par l’art de faire – ou « machination », (Machenschaft). La puissance a besoin d’un certain type humain pour accomplir sa domination. Plus l’art de faire domine l’exercice de l’être, plus l’étant prend l’avantage sur l’être. Avantage pratique et succès épisodique sont les signes de la domination de l’étant, laquelle ne supporte aucune résistance. L’être, quant à lui, glisse alors dans le néant. La puissance mondiale qui ne poursuit en fait que des intérêts, met toujours des idéaux en avant. Or, la puissance ne se connaît aucune finalité.

La politique ne ressortit plus à la vie humaine, mais détermine tout l’étant. Les démocraties parlementaires le dénoncent au nom de la séparation des pouvoirs, prétendant ainsi incarner la moralité. Mais elles n’ont pas conscience de l’identité de toute puissance moderne au regard de la métaphysique. La démocratie se réclame d’un idéal défini par le « peuple ». On y fait comme si la puissance était dans les mains du peuple. Ce leurre est nécessaire au déploiement de la puissance politique. Le leurre démocratique est cultivé par les gouvernants comme par les gouvernés. La puissance, dès lors, n’est aux mains de personne, mais on la dit entre les mains de tous. Bien sûr, ce voile jeté sur la détention de la puissance se rencontre d’abord dans le despotisme et la dictature. On croit que le dictateur agit selon son bon plaisir. C’est faux. Il obéit aux exigences de sa puissance. La dictature se ferme et doit tout ramener à une conformation unique. Elle a besoin d’uniformiser tous les individus au sein du collectif pour les besoins de sa puissance planificatrice.

La prise du pouvoir par la puissance grâce à un art de faire que rien ne détermine est l’essence métaphysique du communisme. Il ne s’agit pas là de ses aspects politiques, sociologiques ou idéologiques. C’est le communisme au regard de l’histoire de l’être. Le communisme se définit usuellement comme la communauté des égaux. Il s’agit d’intégrer chacun dans l’uniformité moyenne de tous. Politiquement, cela s’accomplit par la révolution qui transmue la société bourgeoise en société sans classes. On étatise les banques, on partage les propriétés foncières, dissout les monastères et l’on remplace la culture générale par la spécialisation. On libère ainsi l’homme masse qui prend le pouvoir à travers le parti unique. Le comportement des individus est unifié et arasé. Telle est la prise du pouvoir par le « peuple ». Le prolétariat ainsi « libéré » n’a plu d’autre fin que de servir au pouvoir, mais il n’en a pas conscience. Il est prisonnier d’une vision du monde – « Weltanschauung » – qui exige la conscience de classe, l’obéissance au parti, la promotion du progrès, la création de la culture. Par une manière de maléfice s’imposent l’uniformité et l’égalité.

Le prolétariat au pouvoir n’a en réalité aucun pouvoir. Comme il faut bien qu’il y ait des hommes de pouvoir qui gèrent le pouvoir, ils sont peu nombreux et ne peuvent faire ce qu’ils veulent. C’est une erreur de croire qu’ils gouvernent selon leur bon plaisir. La puissance exige leur soumission à un collectif anonyme. La relation entre les dirigeants n’est pas une fraternité, mais une méfiance froide où chacun épie chacun, craignant en permanence la perte du pouvoir. La peur règne chez la nomenklatura. La puissance n’appartient ni au peuple, ni aux individus, ni à l’élite politique. La puissance s’exerce dans l’art de faire – ou « machination ». Le communisme est l’exercice de la puissance sur l’étant, la puissance s’exerçant par la « machination » comme institution de la puissance sans limites sur l’étant, lui-même réduit à son utilité à la « machination » elle-même.

Ce serait méjuger le communisme que de le concevoir comme un désir humain de vengeance, de bonheur ou de violence pure. Le communisme n’a en fait rien d’humain. L’homme n’y est plus que l’exécutant de la prise du pouvoir sur l’étant. La « machination » – comme essence de l’être – s’est emparée de l’étant, mais le communisme a besoin d’une façade trompeuse qui masque sa constitution métaphysique véritable – son être. Toute résistance est éliminée. Tous les liens avec tout antécédent doivent être détruits. Toute dérobade doit être impossible. Ces anéantissements sont exigés par la conquête de puissance, essence même de l’art de faire – ou « machination ». L’essence de l’histoire doit changer, y procède l’anéantissement de l’âge ancien au profit de l’ère nouvelle. Tout savoir est au service de la « machination », est fermé sur lui-même. Qu’il soit théorique ou pratique, il est l’instrument d’une pensée constructiviste qui est la forme la plus pure du communisme – prise du pouvoir de cet art de faire, ou « machination » qui met à son service le calcul utilitaire.

Pages : 1 2

No comments yet

Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.