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Quatrième conférence : L’enlaidissement du monde

2009 décembre 26
by Yvan Blot

   Quatrième conférence : 

 L’enlaidissement du monde (matériel et moral)

 L’enlaidissement du monde est une conséquence de la prise du pouvoir par le « Gestell » et ses oligarques. Celui-ci, selon Heidegger, est « le dispositif d’arraisonnement utilitaire ». Dans ce dispositif qui fait des hommes ses matières premières sans qu’ils en soient très conscients, le « fonctionnel » et non le Beau, domine les préoccupations. L’état d’esprit est d’exploiter le monde, non de l’aimer.

 A vrai dire, l’homme s’est toujours tourné vers ce qui est utile, mais cela n’excluait pas une démarche poétique associée. Ainsi, des aviateurs de la première guerre mondiale parmi les meilleurs allaient saluer en battant des ailes la tombe d’un aviateur ennemi tombé au champ d’honneur. Ce n’était pas « utile » mais c’était beau. Les deux ne s’excluaient pas. Dans le « Gestell », l’utile envahit tout et le beau est marginalisé, quand il n’est pas détruit. Beaucoup de villes de banlieue traduisent cet état d’esprit dans leur architecture. Le but n’est pas le bien être de l’habitant mais l’obéissance à des normes administratives et financières qui déterminent le type d’architecture adoptée. Lorsque l’architecte a une marge de manœuvre pour l’esthétique, il va faire prévaloir sa volonté de puissance et son subjectivisme, et non les goûts des futurs habitants où des références à des racines communes pourraient être évoquées.

 

1/ L’amour et la beauté

 Cela nous conduit à un petit détour par la philosophie pour comprendre ce qui se passe sous nos yeux.

Heidegger estime que les grandes passions sont des modes de « présence à l’être » car ils ne dépendent pas d’un calcul utilitariste. Elles sont liées à la liberté, qui est notre essence et cette liberté entre toujours en résistance face à l’être. La passion rassemble donc notre puissance et notre impuissance. Dans l’amour, l’autre reste opaque mais rien n’interdit de ce passionner pour lui. En cela, l’amour nous advient, comme l’être et le temps. Heidegger a beaucoup apprécié cette phrase de Saint Augustin que lui a envoyé Hanna Arendt : « je t’aime ! Je veux que tu sois ce que tu es ». L’amour prend l’allure d’un destin où un autre vous est confié. Aimer, c’est accepter librement ce qui advient (et auquel on ne peut rien). C’est pourquoi on peut écrire : « l’amour offre l’être à la pensée et la pensée offre alors un poème (une beauté) à l’amour. » (correspondance entre Arendt et Heidegger lors de leurs retrouvailles en 1950).

 La déchristianisation du monde moderne conduit ainsi à un abandon de l’amour de l’être, et de Dieu comme étant suprême. La civilisation occidentale est fondée sur l’amour (agapè en grec) non seulement depuis le Christianisme mais déjà chez les Grecs, chez Platon (le Banquet) ou chez Sophocle (Antigone). A présent, on ne s’intéresse qu’aux étants de façon utilitaire et on n’a plus de gratitude envers ce qui advient (l’être). D’où une rupture de continuité dans notre civilisation. On construit plus Notre-Dame de Paris mais des « maisons de la culture » en béton, comme dans l’ex Union soviétique.

 Sans amour, pas de beauté ! (Voir la citation en gras ci-dessus). Le monde moderne, indifférent à l’être, veut exploiter l’étant. La beauté n’est donc plus le but. On le voit dans l’art : un fan de musique contemporaine m’a dit un jour : « le but de la musique n’est pas le beau, c’est le jeu mathématique ! »

 Dans ce monde du Gestell, les quatre idoles qui structurent le monde évacuent la beauté : l’argent est la norme suprême : pourquoi ne pas remplacer l’Arc de Triomphe par un immeuble de rapport ? La technique passe en priorité : elle « rapporte » ! La masse triomphe : elle est l’inverse de la qualité et donc de la beauté. L’ego est le sujet de l’art, lequel ignore le monde et sa beauté. Comme l’écrit Jean-François Mattéi, le monde cède la place à l’im-monde ! Salvador Dali a dit de son côté : « quand on ne croit à rien, on peint à peu près rien ».

On a tous des exemples de ce déclin de la beauté avec la modernité : architecture « soviétique » (il y  en a plein en Occident, réalisée souvent par des maires « de droite »), artistes contemporains minimalistes (Dali disait : il faut les payer de façon minimaliste), mises en scène d’opéra visant à détruire le monde du compositeur (on représentera Wotan en capitaliste et les géants en ouvriers exploités dans l’Or du Rhin de Wagner.)

 2/ la barbarie de la culture, le goût face à l’utilité

 C’est le titre d’un des chapitres de l’excellent ouvrage du philosophe Jean-François Mattéi, « la barbarie intérieure » (PUF 2004). Selon lui, « l’ancienne culture de l’âme, celle de Cicéron, de Montaigne ou de Pascal, qui définissait les traits universels de l’honnête homme, a été vidée de sa substance pour se réduire à la culture formelle de cet être nouveau : l’homme des masses (..) un type d’homme hâtivement bâti sur quelques pauvres abstractions qui ne se définit plus à ses propres yeux par sa pensée, mais par ses appétits indiscernables de ceux des autres hommes masses. » Citant Otega y Gasset, Mattéi ajoute : « alors que l’homme de la culture classique, l’homme civilisé, cherche à s’enrôler au service d’une règle qui lui est extérieure, qui lui est supérieure, l’homme masse se satisfait d’une vie médiocre ou inerte qui, statiquement, le referme sur elle-même, se condamne à une perpétuelle immanence ». Signe de tout cela : le loisir (entertainment) se substitue à la culture.

 La colonne est pour Mattéi le symbole de la culture : « il y a plusieurs façons d’attenter à la noblesse d’une colonne, c’est-à-dire de l’ordre qui, depuis les temples doriques, régit l’architecture de pierre comme l’architecture d’esprit de l’Europe. On peut la jeter dans la fange du mépris et rester indifférent à son élévation qui exalte le ciel ; on peut la maculer d’un tag rageur qui dit toute la détresse de la terre

On peut la souiller d’une parole qui est un affront à la langue des dieux ; on peut enfin la dénigrer par la pensée en oubliant qu’elle a été édifiée à la mesure de l’homme. A chaque reprise, la barbarie du regard ou du geste récuse dans la colonne toute la puissance du temps et toute la mémoire du monde. Aussi Zarathoustra demande-t-il à son compagnon de ne pas se détourner du miroir de sa propre grandeur et d’acquiescer à la venue de la beauté : tu dois imiter la vertu de la colonne : elle devient toujours plus belle et plus fine à mesure qu’elle s’élève mais plus dure et plus résistante intérieurement ». L’impératif de Nietzsche est l’impératif du monde dont le temple ordonné par le nombre et les proportions de ses colonnes recueille le sens du sacré qui prendra plus tard le nom de culture. Pour toutes les grandes civilisations de l’Inde à ‘Egypte, des Grecs aux Romains ou aux Mayas, la colonne a été le symbole premier de l’élévation de l’homme à la hauteur du divin ».

 

«  Un grande partie de la culture contemporaine a rejeté avec la vertu de la colonne nietzschéenne l’appel à à l’élévation dans son désir d’avilir et de souiller le visage de l’homme »

 

« les auteurs (Deleuze et Guattari) s’étonnent que l’arbre et donc la colonne aient dominé la culture de l’Occident : les colonnes doriques du Parthénon ou les colonnes gothiques de Notre Dame, l’arbre de la vie et l’arbre de la connaissance, les colonnes d’Hercule et les colonnes de Buren. Mais c’est ainsi : les barbares n’aiment pas les arbres : ils préfèrent aux forêts et aux champs les steppes et les déserts qui tracent l’horizon sans dresser de hauteur ou encore les plateaux où ils peuvent nomadiser sans jamais prendre souche et monter au soir leur regard vers le ciel. Que reste-t-il alors de la culture de l’Occident, toute hauteur abolie,  lorsqu’on a détruit le fût de la colonne et déraciné le tronc de l’arbre ? »  « Privé du sens de la hauteur l’être humain s’affaisse sur lui-même s’ensable et ses décompose comme si on lui avait ôté sa colonne vertébrale pour le réduire à l’état de sujet rampant et nauséeux »

 

La culture produit aujourd’hui des êtres à carapace, durs à l’extérieur mais mous et gluant à l’intérieur ». L’ intelligence analytique sert à détruire le monde affectif au profit des seuls instincts reptiliens.

 

La culture traditionnelle bâtit un monde, ordonné, séparé et autonome.. Comme ouverture d’un monde la culture véritable est toujours élévation

 

Matt2i cite « la crise de la culture de Hannah Ahrendt où elle explique : « ce n’est pas l’intérêt mais le goût qui juge de ce que l’on appelle la culture, car la culture dans tous les sens du terme, n’a aucun intérêt et elle n’a aucun intérêt parce qu’elle a de par elle-même un monde (..) le goût suspend la subjectivité du sujet pour permettre à l’homme d’entrer dans le monde commun du sens où il rencontre le goût des autres hommes. C’est bien le partage des œuvres qui nous appelle au monde de la culture en nous arrachant aux processus de la vie sociale (arraisonnement utilitaire !) et aux cycles de la vie corporelle tout en nous imposant la sagesse de ses limites. Tout en effet n’est pas œuvre tout n’est pas sens, tout n’est pas beau !

 

3/ La culture et l’immonde

 

La décadence de l’art est expliquée par Mattéi à partir d’une analyse empruntée à Heidegger. « Dans la mesure où la vie humaine est comprise depuis Descartes comme subjectum et certitude de l’égoïsme subjectif, l’art, entrant dans l’horizon de l’esthétique, donc de la sensibilité du sujet, est désormais relevable de la subjectivité. (..) L’œuvre d’art se retire du monde. S’inscrivant désormais dans la sphère de la subjectivité, elle menace à tout instant de basculer dans l’immonde, entendons dans la déréalisation totale du monde à laquelle aboutit le nomadisme du sujet. 

 

Georges Steiner aussi décrit un monde plat sans transcendance  et sans lien à l’être, où la culture se dissout. Antoine Compagnon dans ses « cinq paradoxes de la modernité » décrit ainsi la culture moderne : superstition, du nouveau, religion du futur, manie théoricienne, appel à la culture de masse, passion du reniement. Tout cela se rapporte à un sujet vide incapable de s’insérer dans le monde. On occulte l’homme, le monde et Dieu pour se perdre dans la subjectivité. « D’indifférent, l’art devient proprement immonde quand il se cantonne dans un procédé de négation, de dévastation et de destruction à seule fin de procurer au barbare un frisson nouveau. La Modernité n’est autre que la dilatation du sujet. Comme disait Dali : œuvre minimale, ego maximal ! On délaisse le chant du monde dans son enracinement terrestre et son élévation céleste. Le choc, qui satisfait le seul cerveau primitif reptilien est devenu la norme !

 Malevitch explique que Michel Ange en sculptant David a fait violence au marbre qu’il a mutilé ! et Mattéi commente : «  Le renversement de l’œuvre est porté ici à sa perfection : c’est l’artiste classique qui souille par son choix de créer une œuvre qui fait sens la pierre innocente alors que l’artiste abstrait se donne le droit par son objection qui est aussi une abjection de nier les œuvres antérieures, d’exalter l’immonde et d’instaurer le rien ».

 Jean Baudrillart a scandalisé en disant que l’art contemporain est nul et pourtant celui-ci avalise la disparition de l’œuvre. « La désacralisation du monde est la rançon de la fétichisation du sujet qui, désormais seul sur terre, peut régner librement sur son vide intérieur.

 On arrive à l’idée américaine que tout est bon « anything goes » : le relativisme est produit par le subjectivisme qui pose que le sujet n’a pas à se soumettre à une autorité extérieure. L’idée d’excellence est abolie et tout vaut tout.

 4/ L’origine de l’œuvre d’art

 Heidegger a écrit un texte extraordinaire qui s’intitule « l’origine de l’œuvre d’art ». Il montre que l’œuvre d’art authentique est bien plus qu’un artifice décoratif. Il prend l’exemple du temple grec. Le temple grec ne représente rien qui existe déjà dans la nature. Il est construit en vue d’une cause finale, la religion grecque. Il est la maison d’un Dieu et à ce titre ressemble à une maison grecque. Le temple grec, explique Heidegger, crée une patrie et élève un monde. L’homme va habiter dans ce monde et sur cette patrie. Il y a une tension entre cette patrie et ce monde qui en est tiré et qui conduit à la transcendance. Ce processus de création d’une oeuvre d’art est ce que Heidegger appelle « la mise en œuvre de la vérité ». La vérité ici entendue n’est pas scientifique mais existentielle. C’est une vérité vécue, celle des légendes religieuses de la Grèce qui forme l’esprit grec.

 Le temple grec, comme la cathédrale de Paris ou le château de Versailles créé une patrie qui n’existait pas auparavant. On va dès lors habiter dans l’ombre de cette patrie qui fait sens, qui donne de l’enracinement à la vie.

 Si on prend au sérieux cette analyse, on est conduit à voir différemment la construction de mosquées et de minarets sur notre territoire. L’œuvre d’art musulmane, dont la cause finale est l’islam, crée une « patrie » islamique » sur notre territoire en même temps qu’elle édifie un « monde » différent du notre. C’est une grave erreur métaphysique que de confondre le minaret avec un tas de pierre sans signification collective. Ce n’est pas un bâtiment purement utilitaire comme un hangar ou un grand magasin. Mais le monde moderne du « Gestell » dans lequel nous vivons est si matérialiste qu’il considère tous les bâtiments comme interchangeables. C’est par l’œuvre d’art au sens de Heidegger que l’homme édifie son habitat historique sur la terre, qui est constitutif d’une vérité, d’un dévoilement de son être propre. La beauté est une des façons dont cette vérité se manifeste alors. Or cette vérité n’a rien à voir avec les objets utilitaires. Elle constitue l’essence d’une civilisation. C’est pourquoi le peuple suisse a voté contre la construction des minarets. Il ne veut pas empêcher les Musulmans d’exercer leur culte en privé mais refuse de voir changer le paysage familier qui est l’essence même de la patrie dans sa dimension matérielle.

 L’art entendu dans ce sens élevé est créateur de civilisation. Les œuvres d’Homère ou les Evangiles relèvent de cette catégorie. Aucun ouvrage scientifique ne peut faire de même car ce n’est pas son objet. Quand Wagner créé la tétralogie, il change le monde spirituel des Allemands. Il crée du nouveau sur la base de légendes anciennes et édifie une vision du monde sur une patrie renouvelée. L’œuvre d’art en ce sens n’a rien à voir avec l’objet d’art contemporain qui ne fonde rien.

 L’essence de l’art est poésie, écrit Heidegger. Mais poésie dans ce sens est « fondation de la vérité », dévoilement d’une œuvre nouvelle qui porte un sens avec elle. Or fonder signifie ici trois choses : donner, enraciner et commencer (schenken, gründen, anfangen). Fonder consiste à donner un sens à quelque chose de nouveau. Mais ce don ne vient pas de nulle part et il s’enracine dans un fondement, un socle qui a ses propres racines. La cathédrale gothique est quelque chose de nouveau au 12ème siècle.

 Mais ce nouveau s’enracine dans du préexistant architectural, religieux notamment. Il ne fait pas apparaître une nouvelle religion même s’il en exprime une sensibilité particulière, qui fait date ! La vérité dévoilée est dévoilée à un homme historiquement situé, jeté dans l’histoire :on n’est pas dans l’arbitraire. Il y a donc dans l’œuvre d’art deux choses en tension l’une avec l’autre : une création pure (le don) et l’enracinement dans un héritage. Création et enracinement créée les conditions d’un vrai « commencement ». Le commencement, explique Heidegger, n’est pas le primitif. Le primitif auquel manquent l’héritage et la richesse du don, n’a pas d’avenir. Il reste primitif dans l’éternel. Le commencement est porteur d’histoire et de postérité. Ainsi, l’œuvre d’art produit de l’histoire tout en déployant un monde nouveau sur une patrie renouvelée. L’origine de l’œuvre d’art est à la fois l’art et l’artiste. L’artiste n’est artiste qu’à travers son art. Cette origine est à la fois héritage de l’ancien (ur en allemand) et un saut dans la nouveauté (sprung en allemand). Le mot allemand « Ursprung » exprime donc bien que l’oeuvre d’art nait  du déploiement d’une œuvre sur une patrie qu’il renouvelle.

 Heidegger dit que sa philosophie apporte l’espace nécessaire à l’œuvre, le chemin nécessaire au créateur, le lieu nécessaire à la conservation. Sommes nous à l’époque présente à l’origine (Ursprung) ? Comprenons nous le sens du mot origine ? Ou sommes nous en relation avec l’art comme des gens cultivés devant quelque chose de passé ? De passé sans retour (vergangen) opposé au passé qui règne toujours dans le présent et l’avenir (gewesen). Heidegger conclut sur ces vers du poète Hölderlin : « on quitte le lieu avec difficultés et souffrance, dès lors qu’on est encore proche du sens de l’origine ». C’est ce qui est arrivé aux Suisses : on se résigne mal à voir disparaître son paysage familier de la petite patrie lorsqu’on a encore le sens de son histoire et de sa propre origine. A cet égard, beaucoup de nos dirigeants ne peuvent être pour nous qu’un objet d’inquiétude et d’effroi : ils sont les fonctionnaires du Gestell et nullement les représentants du peuple ! Ils le sont formellement (gradés dans la classe politique) matériellement (ils touchent pour cela des revenus) mais sont-ils des agents moteurs de notre identité en marche, font-ils œuvre de fondation, enracinement et commencement ? (cause motrice). Quant à la cause finale, ont-ils une cause finale autre que leur propre volonté de puissance ? Si la réponse est « non », on est bien en présence de « fonctionnaires du Gestell » donc au service de l’oubli de l’être !

 5/ beauté et laideur morale

 Nous avons parlé du danger et de la réalité de l’enlaidissement du monde par la domination de l’arraisonnement fonctionnel des hommes dans le Gestell. Nous avons parlé de la crise de l’art dans un monde subjectiviste dominé par l’oubli de l’être, donc l’absence de gratitude envers la Création. Mais le monde extérieur et notre monde intérieur ne sont pas vraiment séparables et interagissent l’un sur l’autre. Pour les Grecs, la notion de beauté était aussi morale : cet acte est beau ou il est laid. On le dit encore dans notre langue.

 L’utilitarisme effréné  est-il beau ? Madoff est-il beau ? La réponse n’est pas douteuse ! Selon nos philosophes classiques, une vie belle est une vie harmonieuse où l’équilibre entre les contraires se réalise, comme aurait pu dire Héraclite d’Ephèse ! Il faut donc un équilibre entre ce que Nietzsche appelait « la vertu qui donne » (c’est un peu la charité des Chrétiens) et la vertu qui gagne, entre le soldat et le marchand. Notre société est devenue purement utilitariste parce qu’elle est purement marchande. C’est la victoire du monde « mercurien » comme dit le professeur Youri Slazkine dans son étonnant ouvrage « le siècle juif ». Slazkine oppose le monde mercurien des nomades et de l’astuce au monde apollinien des guerriers et du sens de l’honneur. Il faut les deux. Là encore, il faut démystifier le monde moderne qui est le monde du gain et non celui du don. Il y a certes des mouvements « humanitaires » mais sont-ils toujours si désintéressés ? Sont-ils prêts au martyr ? C’est là la pierre de touche. Le vrai soldat est prêt à donner sa vie pour sauver la patrie. Rien n’est plus important pour un mortel que de pouvoir donner sa vie ! Une société sans honneur militaire est une société où l’esprit religieux est évanescent. Les deux vont de pair contrairement aux enseignements d’un christianisme moderne terriblement dégénéré. Le Christ a dit : je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée ! Et sa seule grande colère fut contre les marchands du temple ! Aujourd’hui, les marchands du Temple dominent la place publique, La Divinité est marginalisée et l’on a honte de se servir encore de l’épée, là où il est impossible de faire autrement. La beauté morale ne consiste pas à être pacifiste dans un monde qui n’est pas de bonté. Il faut combattre pour le bien et la beauté ne peut donc pas exister moralement sans cette dimension combattante et héroïque. Là est sans doute le destin de l’Occident. Doit-il s’avachir dans une société de consommation immédiate et sans racines ? Ou doit-il devant les périls retrouver son sens du combat héroïque et donc son sens de l’honneur ? La société doit-elle reposer sur un équilibre entre la féminité et la virilité (les deux reposent sur le don de soi, même si c’est de façon différente)? Ou doit-elle reposer sur le seul appât du gain, la recherche de la puissance pour la puissance qui conduit comme dit Heidegger a la destruction de la terre, à l’obscurcissement du ciel, à la fuite de la Divinité et à la massification des hommes ?

 Là encore, la réponse n’est pas donnée par la science mais la haute poésie, en l’occurrence celle de Hölderlin : « là ou est le danger, là aussi croît ce qui sauve ! »

 Yvan BLOT

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