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Les valeurs cardinales du Système

2009 novembre 23
by Yvan Blot

oligarchieConférence N° 3 de l’INSOC du 15 novembre 2009

Nous avons vu que le système oligarchique qui règne sous l’apparence démocratique traite les êtres humains comme « la plus importante des matières premières » (Heidegger). A ce titre, ils doivent être le plus possible interchangeables, donc déracinés. L’égalitarisme, qui s’appui sur les forces primitives de la jalousie et de l’envie, est enseigné et propagé dans ce but. L’idéal égalitaire est depuis toujours le moyen privilégié des tyrans pour mettre un peuple en servitude ; il permet de pousser les citoyens à sacrifier leurs libertés au nom de la sacro-sainte égalité.

Pour étudier la configuration de cette idéologie égalitaire, nous allons utiliser les outils intellectuels mis au point par le philosophe Martin Heidegger.

1/ Le quadriparti

Heidegger a montré que les hommes vivent dans un « monde » qui donne sens à leur vie. Le monde est dans cet esprit moins un ensemble d’objets qu’un ensemble de significations. Ce qui distingue le plus l’homme de l’animal est sa capacité à configurer des mondes signifiants. L’animal, lui, est très pauvre en monde et la pierre n’a pas de « monde ». Dans « der Ursprung des Kunstwerkes » (l’origine de l’œuvre d’art), Heidegger prend l’exemple du temple grec. Le temple est une « œuvre d’art » : il ne représente rien de ce qui existe dans la nature. Par contre, il déploie un monde de signification dans le cadre de la religion grecque de l’époque. En même temps, qu’il déploie ce monde, il « crée » une patrie. Heidegger utilise les mots de « ciel » et de terre » à la place des mots de monde et de patrie. En même temps, les hommes situés dans ce monde et sur cette patrie, sous ce ciel et sur cette terre, organisent leur cité face aux dieux qui sont en quelque sorte leur miroir idéalisé. On a donc une configuration du réel que Heidegger appelle le « Geviert », le quadriparti, écartelé entre quatre pôles : la terre, le ciel, les hommes et les dieux. Dans ce Geviert, les hommes mènent leur existence qui est bien plus qu’une simple vie biologique.

Ces quatre pôles correspondent aux quatre causes de la métaphysique d’Aristote. La cause matérielle correspond à ce que Heidegger appelle « la terre », c’est-à-dire nos racines biologiques, familiales, nationales et culturelles. La cause formelle correspond à ce qu’il appelle « le ciel », les valeurs qui conduisent notre comportement, la morale, l’idéal, etc.. La cause motrice, ce sont les hommes et la cause finale est la Divinité. Dans le cas du temple grec cité plus haut, la cause matérielle, ce sont les pierres, la cause formelle le plan de l’architecte, la cause motrice, les ouvriers et la cause finale, la religion. Sans ces quatre causes, il n’y a pas de temple.

Schéma 1

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Ce schéma permet des analyses plus complètes que celles qui sont faites habituellement, notamment par les administrations qui ne prennent en compte la plupart du temps que les seules causes matérielles et formelles (le budget à augmenter et les lois à changer ; on néglige les causes motrices (les hommes) et finales (finalités nationales) : cette réduction de la pensée a deux causes sur quatre est typique du mode de pensée dit « technocratique » des gouvernements d’aujourd’hui, qu’ils soient de droite ou de gauche ; cela correspond à la logique du « Gestell »2, du dispositif utilitaire arraisonnant qui domine l’être à notre époque.

2/ La figure centrale du Gestell : l’égalitarisme

Le monde moderne est celui du « Gestell », mot allemand qu’Heidegger utilise pour décrire le monde de « l’arraisonnement utilitaire » des hommes par l’essence de la technique au service de la volonté de puissance. Ce « Gestell » s’est mis en place progressivement surtout à partir de Descartes, puis avec la déification de la raison utilitaire du 18ème siècle au 20ème siècle. Au 20ème siècle, le déchaînement du Gestell s’est traduit par deux guerres mondiales et les régimes totalitaires à prétention « scientifique ». Mais après 1945, nous sommes restés dans le « Gestell ». C’est ce système du Gestell qui conduit selon Heidegger l’Europe à se poignarder en permanence : « cette Europe qui dans un incurable aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd’hui dans un étau entre la Russie d’une part et l’Amérique de l’autre. La Russie et l’Amérique sont toutes deux au point de vue métaphysique, 3 la même chose ; la même frénésie sinistre de la technique déchaînée, et de l’organisation sans racines de l’homme normalisé. »4 L’Union soviétique s’est effondrée en 1989  et nous sommes à présent aux prises avec le seul Gestell sous sa forme occidentale. (la Russie étant ralliée à ce modèle même si c’est sous une forme un peu différente, avec un bémol nationaliste).

Le Gestell a besoin de réduire l’homme à une matière première interchangeable, et donc à le faire vivre dans l’oubli de l’être, comme simple outil fonctionnel : la raison calculatrice au service de la volonté de puissance nihiliste efface l’autre raison, la « raison d’être » ou « raison méditante » qui donne un sens humain au monde. Le constat de Heidegger est sévère, c’est le jugement que l’on peut porter sur le Gestell et son masque idéologique qu’est l’égalitarisme. « La décadence spirituelle de la terre est déjà si avancée que les peuples sont menacés de perdre la dernière force spirituelle qui leur permettrait du moins de voir et d’estimer comme telle cette décadence conçue dans sa relation au destin de l’être. Cette simple constatation n’a rien à voir avec un pessimisme concernant la civilisation, rien non plus avec un optimisme ; car l’obscurcissement du monde, la fuite des dieux, la destruction de la terre, la grégarisation de l’homme, la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre, tout cela a atteint de telles proportions que des catégories aussi enfantines que pessimisme et optimisme sont depuis longtemps devenues ridicules. »5 On reconnaîtra les quatre pôles (monde, terre, dieux et hommes) auxquels Heidegger ajoute comme catégorie centrale la haine du libre créateur, ce qui est la marque véritable de l’égalitarisme.

L’égalitarisme est une passion idéologique qui n’a rien à voir avec l’égalité devant la loi. L’égalitarisme est d’ailleurs en général défendu par des oligarchies qui se placent d’emblée au-dessus du peuple avec les privilèges que cela suppose, y compris les passe-droits.

Pour Heidegger, on ne sortira du Gestell que par un « tournant » dans notre attitude à l’égard de l’être (le considérer comme un don et non simplement comme un objet à exploiter). Mais notre sujet pour l’instant est de décrire le monde des idoles qui caractérise ce « Gestell ».

3 / Les quatre idoles de la société du « Gestell »

Dans ce système, les racines (la « terre » ou la « patrie » selon le vocabulaire de Heidegger) sont remplacées par la technique et sa logique purement fonctionnelle. On gagne en efficacité immédiate mais on perd en humanité. La raison calculatrice efface la pensée « poétique » c’est-à-dire pour Heidegger, créatrice de sens. L’Iliade pour les Grecs ou le Nouveau Testament pour les Chrétiens était ce qui faisait sens et donnait sa cohérence à l’existence, son être en quelque sorte ! L’électricité ou la chirurgie moderne ou le nucléaire, quelque soient leurs bienfaits, n’apporte rien de particulier dans le domaine du « sens de l’existence » ; c’est pourquoi Heidegger a dit : « la science ne pense pas » !

Le ciel, le domaine des valeurs et des idéaux est remplacé par la seule valeur de l’argent et tout est converti en argent. Là aussi, il ne s’agit pas de dénigrer l’argent, pas plus que la technique comme instrument, mais l’argent converti en cause formelle  de toute notre action sur terre. On voit bien ce qui se passe lorsque l’argent devient la norme suprême. La prostitution n’est pas l’amour ! On perd là aussi en humanité et l’existence devient impropre. Dans la grande criminalité, l’argent est le motif supérieur de toute action qu’il s’agisse du trafic de drogue ou d’être humains.

Dans le domaine de la cause motrice, celui des hommes, la masse se substitue à la personne humaine. La personnalité, formée de façon classique par la culture générale, est quelque chose de dangereux pour le système qui a besoin d’être humains normés et interchangeables, donc égaux en inculture (mais très compétents techniquement, bien sûr !) La société du Gestell dispose de l’instrument qui porte bien son nom, les mass media, pour conditionner les esprits et les ramener à une norme médiocre et instrumentalisable. Tout historien sait qu’avant la guerre, il y avait bien plus de liberté de parole en France. Il y avait aussi plus de véritables personnalités qui s’exprimaient dans leur originalité. Il suffit de lire par exemple les débats à l’assemblée nationale avant guerre et aujourd’hui. Les discours sont devenus de plus en plus techniques, convenus et plats. La pression conformiste de la masse a pris l’importance que Tocqueville avait prévue autrefois et qu’il considérait comme une dérive grave de la démocratie en Amérique.

Quant à la cause finale, qui était d’ordre divin dans toutes les sociétés traditionnelles, elle est devenue l’ego lui-même de l’individu. Cet ego est un composé de raison calculatrice et d’instincts reptiliens au détriment du cerveau intermédiaire, siège de l’affectivité et de l’identité personnelle. Les caprices de l’ego deviennent en quelque sorte sacrés et quiconque s’y oppose est un réactionnaire « fasciste » qui devra répondre devant les tribunaux. C’est ainsi que le député de Tourcoing, Vanneste, qui est agrégé de philosophie par ailleurs a été condamné en première instance puis en appel pour avoir osé dire que l’homosexualité avait moins de valeur que l’hétérosexualité du point de vue de l’humanité 6. Il s’était fondé sur Kant pour qui une règle morale se reconnaît à ce qu’elle est universalisable. Le vol, par exemple, n’est pas moral car si tout le monde vole, la société n’est plus viable. Or si tout le monde devient homosexuel, l’humanité va disparaître : ce n’est donc pas universalisable donc sa valeur morale est nulle. Vanneste a été condamné pour propos discriminatoires donc attentatoire aux valeurs de l’égalitarisme mais aussi parce son propos risquait de mettre des bornes aux caprices de l’ego, ce qui est inadmissible dans le « Gestell » où l’homme est une matière première et ne doit donc pas être sujet à des contraintes autres que celles qui permettent de le rendre utile comme matière première de l’économie !

Le Gestell est donc un système où règnent quatre idoles : la technique, l’argent, la masse et l’ego. On connaît tous des individus dont les intérêts se limitent à cela. Entendons nous bien : il ne s’agit pas de décrier la technique, l’argent, voire même la masse et l’ego. Ce sont des réalités nécessaires, et qui ont leur côté bénéfique. Ce qui est inquiétant et dangereux pour l’humanité même de l’homme 7, c’est d’en faire des idoles et des absolus, et d’éliminer les valeurs qui devraient coexister avec ces réalités et les circonscrire.

Schéma du « Gestell »

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4/  les quatre masques idéologiques du « Gestell »

Naturellement, la nature du Gestell est masquée à l’homme. Le schéma ci-dessus n’est avoué que par quelques esprits cyniques tel ce directeur de chaîne télévisée en France qui disait à peu près qu’il vendait de l’espace mental préfabriqué à ses clients.

Ainsi, officiellement, le régime n’avoue pas que la raison calculatrice (qui fonde l’esse,ce de la technique) est son socle métaphysique sans racines : cette réalité est masquée par l’idée de « progrès » sur lequel on ne revient pas ! Dans l’Union soviétique, on appelait cela « l’avenir radieux » ! On veut nous persuader exactement comme dans les sociétés communistes qu’il y a une nécessité historique du progrès, lequel est défini de façon arbitraire mais toujours en connexion avec l’égalitarisme : la parité hommes/ femmes serait par exemple un de ces « progrès » ou bien la « diversité ethnique » : ce sont des dogmes qui ne se discutent pas, et tant pis pour la démocratie affirmée de façon mensongère par ailleurs ! L’antiracisme joue d’ailleurs la même fonction de « progrès » au service du Gestell : rendre les hommes déracinés et interchangeables. Le mythe du « progrès justifie tous les laxismes, la facilité, le nivellement et la primauté du cerveau reptilien !

Le régime n’admet pas que l’on dise que l’argent est sa norme suprême. Ce fait bien réel est masqué par l’égalitarisme : on va d’ailleurs supprimer tout ce qui distingue les individus sauf l’argent. Vous pouvez sélectionner les hommes par l’argent (en recrutant une femme de ménage à un salaire double de la normale, toujours possible à justifier en raison de qualifications spéciales, par exemple parler le Russe) mais vous ne pouvez pas recruter pour votre grand-mère une dame de compagnie de race blanche ou même chrétienne : ce serait discriminatoire et condamnable au pénal !

Le régime n’avouera pas qu’il fait la promotion de la masse au détriment de la personnalité : mais c’est bien ce qu’il fait lorsqu’il se fixe des objectifs du genre : tout le monde doit avoir le bac ! On favorisera sans le dire la baisse de niveau, la facilité, les goûts vulgaires de la foule au nom de l’égalité. Le sociologue d’extrême gauche Bourdieu n’avait-t-il pas condamné la « distinction » au motif que c’était selon lui un motif de discrimination des bourgeois contre le peuple ? On pourrait trouver bien d’autres exemples. L’oligarchie n’a pas besoin de citoyens lucides et responsables : ce serait dangereux pour elle ; elle a besoin d’une masse passive et conformistes de citoyens spectateurs : c’est bien pourquoi elle s’est toujours opposée à l’introduction dans notre pays de la démocratie directe à la Suisse !.

Enfin, il importe de remplacer la divinité et toute forme de sacré par l’ego. Là, Freud a joué un grand rôle. Plus les citoyens sont isolés par leur égoïsme, moins ils sont dangereux pour l’oligarchie. Le régime condamne le moindre écart de langage considéré comme discriminatoire mais est une tolérance immense pour la pornographie. Plus l’individu s’enferme dans les plaisirs immédiats, panem et circenses, moins il se mêlera des affaires de l’Etat. La primauté de l’ego est flatteuse et aboutit à abrutir le peuple de façon à ce qu’il ne puisse plus opposer de résistance. Toutefois, il ne faut pas officiellement avouer cette primauté donnée à l’ego : il est bien préférable de masquer cette réalité par l’idéologie des droits de l’homme.

Cette idéologie va bien au delà de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 adoptée alors que la France était encore une monarchie, on l’oublie trop souvent. Il s’agit des droits de l’homme comme instrument de destruction des normes dites « bourgeoises », ces droits de l’homme que Staline avaient volontiers signé lors de la fondation de l’ONU ! Il s’agit des « droits de l’homme » instrumentalisés pour empêcher la nation de se défendre elle-même, dans les questions d’immigration par exemple. Il s’agit de droits « catégoriels » donnant des privilèges à tel ou tel groupe de citoyens au détriment par exemple de la liberté d’expression ! (affaire Vanneste citée plus haut ). Il s’agit des droits dit « sociaux » qui sont des créances sur la société et qui vont justifier l’intervention de l’Etat pour accroître la pression fiscale et réduire les libertés des citoyens (droit à l’emploi, au logement, aux loisirs, que sais-je : qui paiera ?)

5/ Conséquences réelles du Gestell : retour à la barbarie

Notes de bas de page
  1. On trouve ce type de schémas dans « l’introduction à la métaphysique » de Heidegger ; tel ; Gallimard
  2. Voir la deuxième conférence de Brème de Heidegger : la question de la technique in « Essais et Conférences » ; tel ; Gallimard
  3. Et non politique !
  4. Introduction à la métaphysique, op cit p. 49
  5. Ibidem, page 49
  6. Il a gagné en Cassation
  7. Voir Martin Heidegger ; « lettre sur l’humanisme » ; Aubier ; 1983  pour la troisième édition
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