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Heidegger face à Freud : l’homme est-il plus qu’un animal ?

2009 juillet 18
by Yvan Blot

F/ L’homme et l’humanisme ; ouverture au Sacré

L’essence de l’homme n’est pas de nature animale

La « Lettre sur l’humanisme » de Heidegger est adressée au philosophe français Jean Beaufret en 1946. Beaufret avait demandé à Heidegger : « comment redonner un sens au mot « humanisme » ? Le livre commence par ces propos liminaires : « ce qui est avant tout est l’Etre. La pensée accomplit la relation de l’Etre à l’essence de l’homme (..) Le langage est la maison de l’Etre. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri (..) La pensée est l’engagement par et pour la vérité de l’être. (..) l’histoire de l’être supporte et détermine toute condition et situation humaine ».

Que veulent dire ces affirmations ? Plusieurs choses :

–         l’être précède tout y compris le moi. La formule de Descartes « je pense donc je suis » est fausse. C’est l’inverse : c’est parce que je suis et que j’ai une relation à l’être que je peux penser.

–         L’homme en son essence est « ouverture à l’être » pour la pensée. L’homme voyant une église voit un étant mais il perçoit aussi le sens de cet étant (l’église a un sens par la religion ; sinon le monument est incompréhensible dans sa provenance). Pour l’animal qui ne vit pas dans l’éclaircie de l’être, c’est un tas de pierre, c’est tout.

–         C’est par le langage humain que s’exprime l’être. Le langage qui exprime le sens de l’être n’est pas le langage utilitaire mais celui des poètes et des penseurs. A présent, on utilise principalement un langage dégradé, instrumentalisé :  « Le langage tombe ainsi sous la dictature de la publicité. Celle-ci décide d’avance de ce qui est compréhensible et de ce qui, étant incompréhensible, doit être rejeté (..) La dévastation du langage qui s’étend partout et avec rapidité ne tient pas seulement à la responsabilité d’ordre esthétique et moral qu’on assume en chacun des usages qu’on fait de la parole. Elle provient d’une mise en danger de l’essence de l’homme (..) Le langage sous l’emprise de la métaphysique moderne de la subjectivité, sort presque irrésistiblement de son élément. Le langage nous refuse encore son essence, à savoir qu’il est la maison de la vérité de l’être. Le langage se livre bien plutôt à notre pur vouloir et à notre activité comme un instrument de domination sur l’étant. »

–         Le sens de l’être varie dans l’histoire mais il est à la base des civilisations : ce sens de l’être a été exprimé de façon diverse par Homère, le Coran, les Evangiles mais aussi, de façon dégradée par «  le Manifeste du parti communiste », ou dans un mode supérieur par les dialogues de Platon.

« Quelle est l’orientation du souci de l’être sinon de restaurer l’homme dans son essence ? Cela signifie-t-il autre chose que de rendre l’homme (homo) humain (humanus) ? Ainsi, l’humanitas demeure-t-elle au cœur d’une telle pensée car l’humanisme consiste en ceci : réfléchir et veiller à ce que l’homme soit humain et non inhumain, barbare, c’est-à-dire hors de son essence. Or en quoi consiste l’humanité de l’homme ? Elle repose dans son essence ! »

Qu’est ce que l’essence de l’homme ? Les réponses diffèrent selon les penseurs. Pour Marx, l’essence de l’homme est dans la société. Voici l’essence de l’homme du point de vue chrétien selon Heidegger : « sur le plan de l’histoire du salut, l’homme est homme comme enfant de Dieu qui perçoit l’appel du Père dans le Christ et y répond. L’homme n’est pas de ce monde dès lors que le monde est pensé sur le mode platonico-théorétique, et n’est qu’un passage transitoire vers l’au-delà. »

Avant de donner sa réponse propre, Heidegger rappelle que l’humanisme vient des Romains qui opposent homo humanus à homo barbarus : « l’homo humanus est le Romain qui s’élève et ennoblit la virtus romaine par l’incorporation de ce que les Grecs avaient entrepris sous le nom de paideia. La paideia est une éducation dont le but est de développer ce qui est propre à l’homme dans l’homme : maîtrise de soi, connaissance théorique notamment. La paidéia correspond à la thèse de Platon : il y a trois parties dans l’âme humaine : la raison (noos), la force du sentiment (thumos) et les instincts désirants (epithumia). Il faut que la raison et le sentiment fassent alliance pour discipliner les instincts ( ces trois parties de l’âme correspondent assez bien aux découvertes de la médecine moderne : nous avons trois cerveaux : néo médio et paléo cortex).

L’humanisme toutefois peut avoir des sens divers, précise Heidegger : « si l’on comprend par humanisme en général l’effort visant à rendre l’homme libre pour son humanité et à lui faire découvrir sa dignité, l’humanisme se différencie suivant la conception qu’on a de la liberté et de la nature de l’homme. Mais l’humanisme habituel que Heidegger appelle métaphysique ne pose pas la question de la relation de l’être à l’essence de l’homme. Cet humanisme qui vient de l’empire romain définit l’essence de l’homme comme « animal rationnel ».

La critique centrale de Heidegger face à cette conception, qui est aussi la conception moderne de l’homme, est résumée dans le passage suivant, passage fondamental de ses écrits :

« Reste à se demander si l’essence de l’homme d’un point de vue originel et qui décide par avance de tout, repose dans la dimension de l’animalité. D’une façon générale, sommes-nous sur la bonne voie pour découvrir l’essence de l’homme lorsque nous définissons l’homme et aussi longtemps que nous le définissons, comme un vivant parmi d’autres, en l’opposant aux plantes, à l’animal, à Dieu ? On peut toujours procéder ainsi : on peut de cette manière situer l’homme à l’intérieur de l’étant comme un étant parmi d’autres. Ce faisant, on pourra toujours émettre à son propos des énoncés exacts. Mais on doit bien comprendre que par là, l’homme se trouve repoussé définitivement dans le domaine essentiel de l’animalité, même si loin de l’identifier à l’animal, on lui accorde une différence spécifique. Au principe, on pense toujours homo animalis, même si on lui accorde « l’esprit » considéré plus tard comme sujet, personne ou esprit. Une telle position est dans la manière de la métaphysique. Mais par là, l’essence de l’homme est appréciée trop pauvrement. Elle n’est point pensée dans sa provenance, provenance essentielle qui, pour l’humanité historique, reste en permanence l’avenir essentiel. La métaphysique pense l’homme à partir de l’animalité, elle ne pense pas en direction de son humanité ! »

Pour Heidegger, « l’homme ne se déploie dans son essence que s’il est exigé par l’être », c’est-à-dire par une signification : « se tenir dans l’éclaircie de l’être, c’est ce que j’appelle l’existence de l’homme. Seul l’homme a en propre cette manière d’être. C’est celle-ci qui lui permet d’avoir une raison. L’homme est seul engagé dans le destin de l’existence. »

Pour l’auteur, « l’erreur du biologisme n’est pas surmontée du fait qu’on adjoint l’âme  à la réalité corporelle de l’homme, à cette âme l’esprit, et à l’esprit le caractère existentiel et qu’on proclame plus fort que jamais la haute valeur de l’esprit, pour tout faire retomber finalement dans l’expérience vitale (..) Que la physiologie et la chimie organique puissent étudier l’homme comme organisme, du point de vue des sciences naturelles, ne prouve aucunement que dans « ce caractère organique », c’est-à-dire dans le corps expliqué scientifiquement, repose l’essence de l’homme. (..) Pas plus que l’essence de l’homme ne consiste à être un organisme animal, cette insuffisante détermination essentielle de l’homme ne se laisse éliminer ni réduire, du fait que l’on a doté l’homme de l’âme, de la raison, ou du caractère qui en fait une personne. A chaque fois, on est passé à côté de l’essence par la faute de la métaphysique ».

La proposition fondamentale de Heidegger est : « l’essence de l’homme repose dans son existence ». L’homme est le site de l’éclaircie de l’être car il donne des significations au monde, contrairement à l’animal, « pauvre en monde ». Un homme voit une église : il peut y voir un tas de pierre, un monument artistique ou un lieu de culte : le prêtre de l’église est le plus proche de l’être de celle-ci : une dimension essentielle manquera au touriste non croyant qui ne verra que l’esthétique, au mieux s’il a une culture en matière d’histoire de l’art. L’animal ne verra dans l’église qu’un endroit où il peut se reposer à l’ombre de ses murs.

Selon l’auteur, « les êtres vivants sont ce qu’ils sont sans pour autant se tenir dans la vérité de l’être (..) De tout étant qui est, l’être vivant est probablement le plus difficile à penser car, s’il est notre plus proche parent, il est en même temps séparé par un abîme de notre présence existante ». Autrement dit, l’animal a une vie (comme nous) mais il n’a pas une existence.

Heidegger va plus loin : « Il pourrait sembler en revanche, que l’essence du divin nous fût plus proche que cette réalité impénétrable des êtres vivants ; j’entends : plus proche selon une distance essentielle qui est plus familière à notre essence existante que la parenté corporelle avec l’animal (..) De telles réflexions projettent une étrange lumière sur la manière courante et par là toujours hâtive, de caractériser l’homme comme animal rationnel. Si plantes et animaux sont privés du langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant, dans être jamais librement situés dans l’éclaircie de l’être. »

En ce sens, seul l’homme est doué de liberté : cette liberté provient de son mode d’exister.

Heidegger condamne la formule de Sartre : « l’existence précède l’essence » car Sartre ne donne pas le même sens aux mots. Pour Heidegger, c’est l’existence, dans son rapport à l’être, qui est l’essence de l’homme. Il n’a rien à voir avec l’humanisme  de Jean-Paul Sartre dans l’écrit de ce dernier : « l’existentialisme est un humanisme ». Heidegger précise : « si je pense contre cet humanisme, c’est parce qu’il ne situe pas assez haut l’humanitas de l’homme ! »

Selon Heidegger : « l’homme est jeté par l’être dans la vérité de l’être afin qu’existant de la sorte, il veille sur la vérité de l’être pour qu’en la lumière de l’être, l’étant apparaisse comme ce qu’il est vraiment. (..) Suivant le destin de l’être, dont l’homme ne décide pas, l’homme doit, en tant qu’il existe, veiller sur la vérité de l’être. L’homme est le berger de l’être. C’est cela que « Sein und Zeit » a comme projet de penser, lorsque l’existence est expérimentée comme « souci » (..) Sein und Zeit appelle « déchéance » l’oubli de la vérité de l’être au profit d’une invasion de l’étant non pensé dans son essence ». Cette invasion de l’étant non pensé dans son essence se produit lorsque l’homme a une visée purement « utilitaire ». Ce monde purement utilitaire sans transcendance est ce que Heidegger appelle le « Gestell », le dispositif utilitaire. Le langage utilitaire, comme celui de la publicité ou de la propagande se meut dans l’oubli de l’être. Le langage comme maison de l’être et abri de l’essence de l’homme est le langage du penseur et du poète. C’est pourquoi une civilisation provient en général d’un langage poétique (au sens fort et non ludique) et non étroitement utilitaire ( poésies d’Homère chez les Anciens Grecs, les Psaumes chez les Juifs, les Evangiles chez les Chrétiens.)

La pensée de Heidegger n’est donc pas centrée sur l’homme mais sur l’être : « le langage est plutôt la maison de l’être en laquelle l’homme habite et existe, en appartenant à la vérité de l’être sur laquelle in veille. Il ressort de cette détermination de l’humanité de l’homme comme existence que ce qui est essentiel, ce n’est pas l’homme, mais l’être comme dimension de l’ouverture de l’existence ».

L’homme ne « fabrique » pas l’être pas plus que nous « fabriquons » la lumière du jour lorsque nous peignons un tableau ! Heidegger montre que l’expression « il y a » se dit en allemand « es gibt » : il se donne ! « le gibt désigne l’essence de l’être ; essence qui donne, qui accorde sa vérité. Le don de soi dans l’ouvert au moyen de cet ouvert est l’être même ». L’histoire déploie son essence comme le destin de la vérité de l’être et Heidegger précise : « la détermination hégélienne de l’histoire comme développement de l’Esprit n’est pas fausse ». Et il affirme : « pour penser la vérité de l’être, l’homme la pensera à partir de l’existence où l’homme se tient dans le destin de l’être. Pour Heidegger, l’être est le transcendant pur et simple qui « jette » l’homme dans le « projeter ». Cette conception de l’être ouvre une porte au sacré puis à Dieu comme on le verra par la suite.

Heidegger reprend le poète Hölderlin quand il appelle  « la patrie » le fait d’être dans la proximité de l’être : « l’essence de la patrie est nommée dans l’intention de penser l’absence de patrie de l’homme moderne à partir de l’essence de l’histoire de l’être. (..) Hölderlin, lorsqu’il chante le retour à la patrie a souci de faire accéder ses compatriotes à leur essence. Il ne cherche nullement cette essence dans un égoïsme national. Il la voit plutôt à partir de l’appartenance au destin de l’Occident. Mais cet Occident n’est pas géographique : il est proximité de l’être (donc des Grecs).

Pour Heidegger : « c’est dans cette proximité ou jamais que doit se décider si le Dieu se refuse et si la nuit demeure, si le jour du sacré se lève et si dans cette aube du sacré une apparition du Dieu et des Dieux peut à nouveau commencer et comment. Or le sacré, seul espace essentiel de la divinité qui à son tour accorde seule la dimension pour les dieux et le dieu, ne vient à l’éclat du paraître que lorsqu’au préalable l’Etre s’est éclairci et a été expérimenté dans sa vérité. C’est ainsi seulement à partir de l’être, que commence le dépassement de l’absence de patrie en laquelle s’égarent non seulement les hommes mais l’essence même de l’homme ».

Il s’agit donc bien d’une absence de patrie spirituelle. « l’oubli de l’être se dénonce indirectement en ceci que l’homme ne considère que l’étant et n’opère que sur lui » : c’est l’utilitarisme matérialiste lié à l’existence dans le « Gestell ». L’homme subjectiviste traite les étants y compris lui-même comme des objets. « L’absence de patrie devient un destin mondial. C’est pourquoi il est nécessaire de penser ce destin sur le plan de l’histoire de l’être. »

Pour éviter les malentendus, Heidegger précise : « tout nationalisme est sur le plan métaphysique un anthropologisme et comme tel un subjectivisme. Le nationalisme n’est PAS  surmonté par le pur internationalisme, mais seulement élargi et érigé en système. Il accède aussi peu à l’humanitas et s’achève aussi peu en l’humanisme que l’individualisme n’y parvient dans le collectivisme sans histoire. Le collectivisme est la subjectivité de l’homme sur le plan de la totalité. Il accomplit la propre affirmation inconditionnée de cette subjectivité. Cette affirmation ne se laisse pas briser (..) Partout, l’homme, exilé de la vérité de l’être, tourne en rond autour de lui-même comme animal rationnel. »

« Mais l’essence de l’homme consiste en ce que l’homme est plus que l’homme seul (..) Le « plus » signifie : plus originel, et par le fait plus essentiel dans l’essence. Mais ici se révèle l’énigme : l’homme est dans la situation d’être jeté. » En tant que réplique existante de l’être, l’homme dépasse l’animal rationnel qui patauge dans sa propre subjectivité. L’homme « être jeté » a pour vocation d’être appelé par l’être à sauvegarder sa vérité : l’homme en son essence n’est pas le maître de l’étant mais le gardien et le voisin de l’être.

Et Heidegger apostrophe le lecteur : « une telle pensée ne pense-t-elle pas précisément l’humanité de l’homme humain ? (..) N’est ce pas là un humanisme au sens le plus fort ? Oui, c’est l’humanisme qui pense l’humanité de l’homme à partir de la proximité à l’être (et non à partir de l’animal). Ce qui est en jeu est l’essence historique de l’homme en sa provenance du sein de la vérité de l’être. L’homme véritable a le souci de l’être. La vérité de l’être est la dimension libre où la liberté ménage son essence. »

L’essence de l’homme est  l’existence qui est son rapport à l’être. Il y a co existence de l’être et de l’homme. L’homme n’est donc plus seul enfermé dans sa subjectivité comme l’est l’homme moderne. « Humanisme signifie dès lors si nous décidons de maintenir le mot : l’essence de l’homme est essentielle pour la vérité de l’être et l’est au point que ce n’est plus l’homme pris uniquement comme tel qui importe. »

Ce qui est le plus humain chez l’homme c’est précisément de ne pas s’asphyxier dans le subjectivisme et l’oubli de l’être mais d’être ouvert en tant qu’éclaircie de l’être.

Cette pensée n’est ni contre l’homme, ni contre la logique, ni contre les valeurs, ni contre Dieu. Voyons ces deux derniers points.

Pour Heidegger, « la pensée qui s’oppose aux valeurs ne prétend pas que tout ce qu’on déclare « valeurs », la culture, l’art, la science, la dignité humaine, le monde et Dieu, soient sans valeur. Il s’agit plutôt de reconnaître que c’est justement le fait de caractériser quelque chose comme valeur qui dépouille de sa dignité ce qui est ainsi valorisé. Car c’est réduire cette chose à l’état d’objet de l’évaluation de l’homme. Toute valorisation est une subjectivisation.  Mais l’être est au-delà de ce qui est ramené à un objet pour un sujet. (..) L’étrange application à prouver l’objectivité des valeurs ne sait pas ce qu’elle fait. Proclamer Dieu la plus haute valeur, c’est dégrader l’essence de Dieu. La pensée sur le mode des valeurs est le plus grand blasphème qui se puisse penser contre l’Etre. Penser contre les valeurs ne veut pas dire proclamer l’absence de valeurs mais s’opposer à la subjectivation qui fait de l’étant un pur objet. Il s’agit de prendre conscience de la vérité de l’être. »

Autre point à préciser : la pensée est-elle athée, déiste ou indifférente à Dieu ? Rien de tout cela ! affirme Heidegger : « ce n’est qu’à partir de la vérité de l’être, écrit-il, que se laisse penser l’essence du Sacré. Ce n’est qu’à partir de l’essence du Sacré qu’est à penser l’essence de la divinité. Ce n’est que dans la lumière de l’essence de la divinité que peut être pensé et dit « Dieu ». Ne nous faut-il pas pouvoir entendre tous ces mots si nous voulons être en mesure en tant qu’hommes, c’est-à-dire en tant qu’être existants, d’expérimenter une relation du dieu à l’homme ? Comment l’homme de l’histoire présente du monde peut-il se demander si le dieu s’approche ou s’éloigne quand il omet d’engager sa pensée dans la dimension en laquelle seule cette question peut-être posée ? Cette dimension est celle du sacré qui reste fermée tant que l’ouvert de l’être n’est pas éclairci et n’est pas proche de l’homme dans cette éclaircie. Peut-être le trait dominant de notre époque consiste-t-il dans la fermeture de la dimension du salut ! Peut-être est-ce là l’unique malheur ! »

Ainsi, c’est le fait d’exister et non simplement de vivre qui permet à l’homme de se poser la question du sacré et de Dieu. L’homme de « l’homo humanus » est donc existant, donc libre, donc capable de création et de sacrifice pour quelque chose qui a du sens, et il est ouvert à la perspective du sacré. On est donc bien loin de « l’homo animalis », celui de la métaphysique moderne qui croît dépasser l’animal par le calcul rationnel sans comprendre que le calcul rationnel est alors au service de l’animal humain. La dégradation moderne de l’homme en tant qu’homme, vers une animalité dominante, vient de là, en dépit des beaux discours « humanistes ».

Heidegger conclut : « la pensée donne à l’homme une référence à la dimension originelle de son séjour historique (elle rend une patrie en sa lointaine origine dit un poème de Heidegger : « der Feldweg » ; le chemin de campagne.) (..) là surtout ou l’homme s’est égaré dans sa subjectivité croissante, le retour est difficile. Dans l’existence, la sphère de l’homo animalis est abandonnée. La suprématie de cette sphère est le fondement de l’aveuglement et de l’arbitraire qu’est le biologisme, mais aussi du pragmatisme. Penser la vérité de l’être, c’est en même temps penser l’humanité de l’homme en tant qu’humain. »

L’homme existant, c’est-à-dire l’homme en tant qu’homme et non en tant qu’animal, est libre, et n’est pas enfermé dans sa subjectivité car ouvert à l’être. Il prend conscience de son origine et peut donc avoir un futur, une histoire, dans une co-appropriation avec l’être. Cette co-appropriation avec l’être permet l’ouverture au sacré et donc à la divinité. L’homme est ainsi plus proche du divin que de l’animal. On n’est pas alors éloigné de la définition chrétienne de l’homme « fils de Dieu ».


[1] L’expression est de Konrad Lorenz, prix Nobel

[2] De même, « je suis » en français vient d’une racine indo-européenne qui dit « vivre en se reposant en soi-même » ; « ich bin » en allemand vient de la syllabe « bueu » devenue « phuo » en Grec qui veut dire « s’épanouir vers l’extérieur ». La racine allemande connecte le moi et l’extérieur plus que la racine utilisée en français

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