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Heidegger face à Freud : l’homme est-il plus qu’un animal ?

2009 juillet 18
by Yvan Blot

E/ L’habitation du monde

1/ L’homme dévalant dans l’oubli de l’être ou l’homme habitant le monde comme « berger de l’être »

Selon Heidegger, l’homme ne peut éviter dans sa vie quotidienne de dévaler dans l’oubli de l’être. Rivé à sa tâche de maîtrise de l’étant, l’homme calcule de façon utilitaire et perd toute personnalité propre. Il est la proie du « on » : il pense comme « on » pense », agit comme « on » agit ! L’homme ne peut jamais s’arracher totalement à ce dévalement et c’est pourquoi c’est aussi un de ses existentiaux inévitables. Mais il peut aussi « habiter » le monde chaque fois qu’il prend conscience de la vérité de l’être et qu’il contribue à la créer grâce à ses œuvres. Ainsi, ce qui fait que l’homme est homme est moins le savoir scientifique que la création de l’œuvre d’art au sens le plus élevé qui est permise par la pensée. « La science ne pense pas ! » a écrit Heidegger de façon provocante. La pensée est ce qui donne du sens à l’existence et elle est plus proche de la poésie que de la science.

L’événement qui se produit chaque fois que l’homme crée un monde, dans les activités du penseur, du poète, du prêtre ou de l’homme d’Etat, est ce que Heidegger appelle « das Ereignis ». Mot à mot, le mot veut dire événement mais pour Heidegger, il signifie l’avènement de la vérité de l’être dans l’oeuvre de création, œuvre qui n’est pas le simple produit du génie d’un individu. Cette création dans l’être se produit par « co-propriation » de l’homme créateur et de l’être. Cela suppose une vision préalable dans l’éclaircie de l’être (jeu de mot : ereignis est aussi « eräugnis » ou le mot « Augen », œil, apparaît.)

Cette œuvre, l’homme l’accomplit lorsqu’il habite dans le quadriparti, le « Geviert ». L’existence humaine se déploie en effet au sein de quatre pôles inséparables qui forment l’anneau du destin (Geschick).

L’homme qui existe, qui n’a pas qu’une vie animale, trouve en effet son avenir dans sa provenance, sa patrie que Heidegger nomme « la terre ». C’est cette terre qui va donner à l’homme sa mission que Heidegger appelle « le ciel ». Cette mission se traduit par une œuvre qui implique à la fois « création » (divine) et sacrifice » (de l’homme). On sacrifie son ego pour accomplir son œuvre. Les quatre pôles, terre, ciel, Divinité et mortels, correspondent aux quatre causes d’Aristote. Pour Heidegger, une vie qui a du sens, une vie humaine face à la Divinité et non purement animale, est toujours une forme d’habitation dans le quadriparti. L’homme a pour vocation ontologique d’habiter ce quadriparti, c’est-à-dire de le « ménager ».

Il doit respecter la terre, ne pas l’exploiter sans vergogne. Il doit respecter le Ciel, donc le déroulement du temps ce qui exclue la violence de la révolution. Il doit « attendre » la Divinité et ne pas adorer des idoles et il doit conduire les mortels et non les soumettre à la dictature de la masse.

Une parenthèse théologique : il est intéressant de voir que dans l’art religieux baroque, tout ce schéma se retrouve dans la scène dite « du couronnement de Marie » : Marie est la terre, la mère de Dieu, la patrie, la provenance ; Dieu Saint-Esprit est le ciel, la mission qui rayonne au-dessus de tout ; Dieu le père est l’acte de création et Dieu le fils est l’acte de sacrifice. La couronne que la Trinité dépose sur la tête de Marie figure l’œuvre, qui va enrichir l’origine, cette origine qui a été la terre inspiratrice de la mission !

Schéma du Geviert appliqué à l’existence humaine dont l’anneau (rassemblement des quatre pôles) est la destinée :

Oeuvre

Pour Heidegger, le quadriparti donne les conditions indispensables à une vie humaine conforme à sa vocation profonde. Sans la terre, le ciel, la Divinité et les autres hommes, l’existence n’est plus humaine. On pourrait concevoir que le quadriparti comme avènement de l’homme « humain » remplace les droits de l’homme comme condition de base pour une existence pleinement humaine. Les droits de l’homme se fondent en effet sur une conception de l’homme issue de la métaphysique : l’homme comme « animal rationnel » ; or cette conception passe totalement à côté de l’essence véritable de l’homme. L’homme en tant qu’homme n’existe que comme « Dasein », être ouvert sur l’être, capable de se poser des questions sur l’être et le sens de l’être, et il existe en co-propriation avec l’être en ses quatre dimensions. Dès lors, respecter l’homme en son essence ne peut en aucun cas se faire en dehors du quadriparti. Si la terre n’est plus une terre mais un désert dévasté par la technique, si le ciel n’est plus le ciel mais obscurci par le relativisme et la rupture révolutionnaire, si la Divinité n’est plus la divinité parce que des idoles ont pris sa place, si les mortels ne sont plus des mortels mais des matières premières ou à consommer, en quoi l’homme est-il respecté dans son essence même s’il a des « droits juridiques » ? Les droits de l’homme sont un leurre s’ils aboutissent à effacer les attributs ontologiques de l’homme contenus dans le quadriparti. La vocation de l’homme passe avant ses droits !

2/ Les ennemis d’une existence digne de l’homme

A partir des cinq paires d’existentiaux, on voit quels sont les pièges que l’homme doit éviter pour mener son existence humaine dans sa pleine humanité, selon le destin de l’Occident, précise Heidegger, car seul l’Occident à inventé la métaphysique qui a conduit au Gestell. En cela, l’Occident a entraîné le monde entier dans son destin et la destinée de l’Occident est devenue un destin mondial.

Les cinq dangers sont la dispersion, l’agression, la régression, l’aliénation et la massification.

L’homme en tant qu’être jeté et porteur de projet en avant de soi est menacé de dispersion dans la futilité et le plaisir instantané, le « divertissement » de Pascal, qui est encouragé par le Gestell. La vie perd alors tout sens et tout idéal.

L’homme en tant qu’être dangereux et soumis à l’ordre du monde est menacé par l’agression qu’il commet et par l’auto-destruction qui peut en résulter. Il faut qu’il mobilise ses forces contre l’agression et qu’il fasse respecter l’ordre du monde.

L’homme en tant qu’il est un « pont tendu entre la bête et le surhomme » (Nietzsche), ou entre son animalité et sa condition proche de la divinité, doit éviter la régression vers l’animalité. Pour Heidegger, l’humanisme actuel organise sans le savoir cette régression. Cela ne peut être évité que par un retour du sacré.

L’homme en tant que volonté de maîtriser l’Etant et en tant qu’arraisonné par le Gestell est menacé d’aliénation : il devient un être errant (sans patrie) et déraciné par l’essence de la technique non pensée par lui. Il doit prendre conscience de cette dictature du Gestell pour devenir un « résistant ».

L’homme en tant que dévalant dans le « on » mais capable aussi d’habiter le monde est menacé de massification et de dépersonnalisation. Habiter le monde signifie trouver sa mission dans sa provenance et ainsi, trouver la motivation et la capacité de créer un monde en se sacrifiant, imitant en cela le Dieu des Chrétiens dans ses trois personnes.

La non prise en compte de ce qu’est nécessairement l’homme dans ses existentiaux aboutit au matérialisme qui l’abaisse, au laxisme qui le livre au laisser aller, à la corruption qui le livre à la délinquance, à la dictature du Gestell et à sa police de la pensée et à la médiocrité obligatoire créé par une société de masse !

3/ Conséquences sur la vie personnelle et la vie politique

Heidegger a dit qu’il préparait les hommes à la venue de l’Ereignis, du retour de l’homme à sa véritable vocation de « berger de l’être ». L’homme est sur terre pour y mener une existence et non simplement une vie animale. C’est en cela que la philosophie de Heidegger est une philosophie existentiale qui incite l’homme à penser, c’est-à-dire à ne plus oublier l’être et à le questionner (le questionnement est la piété de la pensée, écrit-il).

Il oppose la notion d’Erlebnis (chose vécue) vantée par la publicité aux touristes à la notion d’Ereignis (événement-avènement) qui constitue un commencement. La vie composée d’Erlebnisse est une vie inauthentique sans signification où le moi dans sa vacuité cherche une satisfaction superficielle et vaine. La vie créatrice, où l’homme participe au processus divin de création continue du monde, est fondée sur l’Ereignis où le moi se confronte à l’être et s’associe à lui. On peut donc dire comme Heidegger que l’homme est le site de l’oeuvre. Cela le différencie foncièrement de l’animal.

Contrairement à l’humanisme actuel qui « pense trop pauvrement l’humanité de l’homme », elle vise à restaurer l’homme dans sa vocation véritable où le Dieu, et non  l’animal, sert de mesure. Il s’agit de mettre en œuvre ce vers de Hölderlin : « non sans mérites, l’homme habite la terre en poète ». En poète pour Heidegger, cela veut dire en mesurant la distance de la terre au ciel, autrement dit en ayant un idéal.

Sur les conséquences politiques de sa pensée, Heidegger n’a jamais été très explicite sans doute eu égard à sa propre expérience historique. Toutefois, sa critique de la situation actuelle est virulente : l’homme est réduit à un animal technicisé, une bête de labeur inconsciente de son destin réel. « l’homme veut être lui-même le volontaire de la volonté de volonté pour lequel toute vérité se transforme en l’erreur même dont il a besoin, afin qu’il puisse être sûr de se faire illusion. (..) avant que l’être puisse se montrer dans sa vérité, il faut que l’être comme volonté soit brisé, que le monde soit renversé, la terre livrée à la dévastation, et l’homme contraint à ce qui n’est que travail. (..) Ce déclin s’est déjà produit. Les suites de cet événement sont les grands faits de l’histoire mondiale qui ont marqué ce siècle (..) La vérité encore cachée de l’être se refuse aux hommes de la métaphysique. La bête de labeur est abandonnée au vertige de ses fabrications afin qu’elle se déchire elle-même, qu’elle se détruise et tombe dans la nullité du Néant. » C’est ainsi que l’Union soviétique a disparu et c’est peut-être ce qui attend l’Occident actuel. L’homme ne peut maîtriser ce destin de l’être mais peut se préparer au « nouveau commencement ».

Tout un travail reste à faire pour préparer la politique qui suivra l’événement d’autodestruction du Gestell : apparition d’une éducation qui élève l’homme comme celle de l’ancienne paidéia grecque (humanisme, arts, gymnastique et pas seulement éducation technique professionnelle) ; réévaluation du rôle de l’armée, de la religion et de l’art dans la Cité comme activités non exclusivement utilitaristes ; remise à sa place, dans la liberté mais aussi dans la justice de l’activité marchande ; culture de la conscience des origines de la patrie et de la lignée ; du sens de l’honneur et du sacrifice de soi.

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