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Heidegger face à Freud : l’homme est-il plus qu’un animal ?

2009 juillet 18
by Yvan Blot

D/ Les « existentiaux » de l’homme

1/ Préexistence

L’Occident définit traditionnellement l’homme comme « animal raisonnable » ; Cette définition insiste sur l’appartenance de l’homme au règne des êtres vivants. Descartes a donné à l’homme une place centrale comme un « sujet » qui fait comparaître le Vrai, le Bien et le Beau devant le tribunal de la Raison. Par la suite, la philosophie occidentale (la « métaphysique » dit Heidegger) fonde l’essence de l’homme sur sa volonté : volonté de savoir, volonté de puissance, volonté d’amour.

Heidegger rompt avec ces trois traditions. Pour lui, le « Dasein », l’existant humain, se définit comme « être au monde ». L’homo humanus ne fait pas que vivre ; il existe et son essence est dans cette existence qui n’est pas animale. L’homme comprend son être et cette compréhension s’effectue dans un monde préexistant. Conscient d’être, ouvert à l’être, il n’a pas « le nez dans le guidon » et il est le lieu de l’éclaircie de l’être. Il peut vivre cette existence qui lui est propre en tant qu’homme, et qui est refusée à l’animal, de façon authentique ou non. Les trois « existentiaux », caractères essentiels de l’existence, sont « l’être pour la mort », « l’appel de la conscience » et « l’être résolu » : ces trois existentiaux sont pour l’homme des occasions d’être authentiques ou non avec soi-même.

L’homme est « jeté » dans le monde. Il ne choisit ni sa date ni son lieu de naissance, ni son nom, ni sa langue maternelle. Cette « provenance » inévitable, Heidegger l’appelle « la Terre ».  Tout projet de l’homme créateur est ainsi jeté, lui aussi, dans un « déjà donné ». Le Ciel du projet ne peut se passer de la Terre écrit Heidegger dans un style de « pensée poétique ». L’oubli de l’être est oubli de notre finitude, c’est-à-dire de notre temporalité, finitude aux deux extrémités de la vie. Cet oubli conduit l’homme moderne à la fois à un orgueil non fondé et à une vie insignifiante (au sens propre et non péjoratif : qui n’a pas de sens). Pour Heidegger, et ce point rappelle Hegel, nous dépendons de l’histoire de l’Etre. C’est une illusion de croire que nous parvenons par notre seul effort personnel à des pensées : les pensées viennent à nous, dispensées par l’Etre. Nous sommes dépendant de l’histoire et du lieu où nous nous situons, nous dépendons de notre peuple et de sa langue : tout cela en effet, nous préexiste ! Ignorer cette dépendance et en faire fi est une façon d’exister de façon inauthentique. Nous devons, pour mener une vie authentique d’être humain, admettre le préexistant, se l’approprier (alors seulement, on peut choisir au sein de cet héritage mais en sachant qu’on est toujours dépendant de lui !)

2/ L’être pour la mort

L’attitude envers la mort peut être inauthentique (fuite devant une mort qui n’a pas de signification) ou authentique (possibilité d’accepter une mort qui a un sens : exemple du héros sur le front pendant la guerre). L’animal n’a pas cette possibilité : pour Heidegger, l’animal ne meurt pas, il s’éteint. La mort donne seulement aux hommes la possibilité suprême de la liberté. C’est pourquoi la mort volontaire du Christ fascine tant les hommes dans l’histoire. Chacun est devant sa mort propre (Kierkegaard). Elle est l’expression suprême de la personne individualisée et de sa liberté. La mort définit l’homme comme le mortel dans le temps. En cela, notre temps est notre être.

Le mortel est fini. Il est libre et dans la mort qui lui est possible, il montre qu’il est libre de son « moi », il s’émancipe de son ego et il est libre pour servir les autres, libre grâce à un sentiment du Sacré qui rend sa mort sensée. Le mortel n’est mortel, donc libre, que s’il ressent ce Sacré qui est un premier pas vers la Divinité. Pour Heidegger, la fermeture de l’homme moderne au sens du Sacré est peut-être son seul vrai malheur !

A l’inverse, l’animal raisonnable (définition de l’homme selon l’humanisme habituel) a pour référence non le Sacré mais l’animalité. Le mortel, lui, est face à la Divinité. De même qu’en détruisant la Terre, (la provenance), l’homme perd son Ciel (son pro-jet) ; de même en détruisant le Sacré, l’homme perd sa qualité de mortel qui le rend proche de Dieu et il s’animalise. La liberté la plus haute est celle du sacrifice de soi et le héros qui n’a plus peur de la mort est libre. Il est authentiquement lui-même et peut voir sa vie comme un tout achevé.

3/ L’appel de la conscience

Le Dasein, l’homme en son essence, entend un appel sur ce qu’il a à être. Mais l’homme se disperse dans la vie quotidienne et il est dominé par le « on ». L’homme banal pense comme « on » pense, vit comme « on » vit, sans avoir du tout conscience de sa dépersonnalisation, car il a par ailleurs un ego gonflé. Mais il sent une voix qui peut lui dire des choses comme « je devrais être en train de travailler ». C’est l’appel du Souci qui monte du Dasein lui-même comme « être en avant de soi » (faisant sans cesse des projets) et déjà jeté dans le préexistant. Que comprend alors le Dasein ? Il comprend qu’il est « en dette » (schuldig). Il est en dette depuis qu’il est jeté dans le monde : c’est un existential (un fait de l’existence inéviable). L’être est un don qui lui a été donné (l’allemand le dit plus clairement que le français : « es gibt », « il y a » en français : là où le français utilise le verbe « avoir » qui renvoie à l’ego, l’allemand utilise le verbe « donner » : « es gibt » mot à mot veut dire : « cela donne » ; pas de référence à l’ego mais à l’être)[2]. L’être humain en dette et l’être humain en projet, la fusion des deux donne « l’être humain résolu ». (entschlossen).

Que veut dire  être endetté envers quelqu’un ? Cela veut dire qu’il manque quelque chose à ce quelqu’un par ma responsabilité. La moralité, pour Heidegger, se fonde sur l’ontologie (la réflexion sur l’être). La moralité présuppose « l’être en dette originaire » qui est la condition existentiale de l’existence du bien et du mal. Assumer sa dette, et il y en a toujours une envers l’être, c’est avoir un avenir qui a du sens.

4/ L’être résolu

L’être résolu, pour Heidegger, est le prolongement de « l’être pour la mort » et de « l’appel de la conscience ». Il consiste pour le Dasein à assumer son « être en dette » le plus propre en vue de la décision et de l’action. L’être résolu unifie le champ temporel défini par les trois « extases » que sont le passé, le présent et l’avenir. C’est le projet d’avenir de l’être résolu qui détermine le présent et qui donne un sens à son passé. Passé, présent et avenir sont unifiés dans le moment existentiel. Les évènements prennent du sens à partir de l’être résolu.

L’inverse de l’être résolu est l’homme qui a dévalé dans le « on » impersonnel, sans projet existentiel. L’être résolu se situe dans la temporalité authentique. Mais il ne le peut que parce qu’il existe dans une temporalité originaire. Selon Haar, « le mode authentique d’exister implique toujours résolution et décision, c’est-à-dire relation à l’avenir. L’inauthentique est un manque d’avenir. La temporalité inauthentique est fondée sur un rétrécissement : elle fuit la mort et l’angoisse mais aussi bien la dette » existentiale. On est dans la compréhension vulgaire du temps qui se déroule comme une fuite Or le temps advient aussi comme une richesse dans l’existence authentique structurée par un projet et qui permet au Dasein d’arriver au « soi » primordial. Il devient ce qu’il est par la « vocation » (l’appel).

L’instant de l’existence authentique est tenu dans l’être résolu. Cette « tenue » dans la vie n’existe pas pour celui qui sombre dans le « on », dans l’existence inauthentique qui tend vers la vie animale par réduction.  L’homme qui vit l’oubli de l’Être connaît une réduction de son essence. ( et non une disparition qui ferait qu’il n’est plus un homme).

La temporalité authentique libère le Dasein pourvu qu’il assume son destin (Geschick) et se « choisisse des héros » (formule de Heidegger). Le passé garde alors sa valeur (Gewesenes) par opposition au passé révolu (Vergangen ). Selon Haar, « avoir un destin, c’est vouloir expressément l’originaire propre à soi ». Mais pour Heidegger, ce destin est co destin car l’homme est un « être avec » (Mitsein) qui ne peut se séparer du destin de son peuple  en tant qu’être jeté. On est bien obligé d’exister « facticiellement » c’est-à-dire d’assumer dans son projet l’antériorité d’un jettement originaire d’un passé originaire qui nous demeure fermé dans sa source. La vie inauthentique se caractérise par le décrochement  du passé et de l’avenir. L’instant devient alors présent sans sa double racine, celle du passé et celle de l’avenir. On est dans la dérobade face au projet et face à l’avoir été.(insignifiance.)

Par contre écrit Haar : « l’existence résolue entend être la moins oublieuse possible ; elle est celle qui tient son temps en n’oubliant ni la naissance ni la mort, ni les possibles qu’elle s’est décisivement appropriées ».   L’angoisse peut alors étreindre l’homme car elle opère l’adieu à l’étant. (l’étant = ce qui existe en particulier) C’est en se détachant des étants, en s’approchant du rien que l’homme apprend à éprouver l’Etre. La pensée ouverte à cette épreuve est capable d’accéder à la « liberté pour le sacrifice », le sacrifice étant défini comme la séparation d’avec l’étant. L’angoisse traduit aussi l’impuissance de l’homme à changer l’histoire de l’Etre qui le dépasse toujours.

5/ L’existence authentique

Ainsi, l’existence authentique selon Heidegger peut se résumer selon le schéma suivant, qui est le schéma même de l’Etre (Geviert ou Quadriparti inspiré des 4 causes d’Aristote)

Existence authentique

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