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Heidegger face à Freud : l’homme est-il plus qu’un animal ?

2009 juillet 18
by Yvan Blot

B/ Monde moderne, monde sans patrie ;  « Gestell » et enracinement

Dans beaucoup d’ouvrages, surtout ceux d’après la guerre, Heidegger explique que le monde moderne n’a plus de patrie car il est déraciné par le « Gestell », c’est-à-dire le « dispositif utilitaire ». C’est le règne de l’essence de la technique qui impose sa volonté de puissance à la nature et à l’homme lui-même qui en devient le fonctionnaire. Dans le « Gestell », l’homme sujet s’oppose à l’objet qu’il utilise, et c’est une agression. Peu à peu, « dans cette volonté de domination déchaînée, qui devient volonté inconditionnée de volonté, le sujet sombre et s’efface. (..) Quand tout devient objet, il n’y a plus naturellement d’objet pour un sujet, il n’y a plus même d’objet isolable, mais seulement un réseau, un gigantesque filet de relations instrumentales et énergétiques interchangeables où s’engloutissent l’homme, le lieu, le temps. (..) Devenu « bête calculante », « bête » technicisée », l’homme est asservi au réseau. L’animal rationnel devient exclusivement rationnel. Ses pulsions animales sont calculables et servent aux promotions de la consommation généralisée. »

La société est alors composées d’ego isolés et partiellement bestialisés engloutis dans une « masse » dont les éléments sont « interchangeables ». C’est là la fameuse égalité : devenir interchangeables pour être mieux utilisés comme matière première par le Gestell. Les identités nationales ou autres sont à effacer car elles gênent le programme du Gestell.

Négativement, beaucoup de particularismes ethniques, de sub-cultures, d’enracinements locaux, de conduites ou de pratiques non standardisables telles que coutumes, régions, etc…seraient ou seront (suivant que l’on considère ou non la technicisation universelle comme irrésistible et inévitable) à détruire pour que s’établisse ce que Heidegger nomme le nivellement de l’uniformité organisée .

Pour autant, Heidegger récuse le nationalisme de type jacobin car « l’intégration ou l’embrigadement des individus dans le « nous » d’un peuple ou d’une nation relève tout autant du subjectivisme que la revendication volontariste, idéaliste et universaliste des « droits de l’homme ».

Ya t-il une authenticité non subjectiviste du peuple et une liberté de l’homme à défendre néanmoins ? Heidegger considère qu’un contrôle technique de la technique par la volonté de l’homme est une illusion qui nous vient du subjectivisme et d’une méconnaissance de l’essence illimitée de la volonté de volonté.

Pour lui, « c’est seulement à partir du Dasein que l’essence du peuple est à concevoir ».

Un peuple est comme une oeuvre d’art qui évolue dans le temps : elle est le lieu d’un combat entre une Terre, un versant non historial, quasi naturel, et un monde, c’est-à-dire un ensemble ni de choix relatifs aux styles d’existence à l’intérieur d’une époque déterminée.  L’essence du peuple est sa voix, exprimée par les poètes et les penseurs ! La capacité de se concevoir comme peuple et de l’exprimer n’appartient pas au « on », à la foule, mais à ceux qui éprouvent la provenance et l’avenir du peuple comme une question intime. Ce fut le cas d’Homère pour les Grecs. Cette idée n’est ni démocratique au sens courant, ni totalitaire.

1/ Qu’est-ce que penser ?

Penser est le propre de l’homme. Mais qu’est-ce que la pensée dans son essence ? « La pensée accomplit la relation de l’être à l’essence de l’homme. C’est l’écoute de l’être, ensemble avec lui (hören de zusammengehören). La pensée assure la garde de l’être par trois sortes d’actes. Le saut ( prise de conscience de la présence de l’être, retrouver le sol original) , la remémoration (critique de la métaphysique ; pas en arrière mais aussi recueillement de l’^me auprès de l’être) et le « dire ». Penser est un agir au sens d’accomplir ce qui est déjà.

« Denken ist danken » : penser, c’est remercier, c’est comprendre l’être comme un don et lui savoir gré. C’est l’inverse de l’oubli. C’est prévoir en remémorant car l’avenir vient vers nous du plus lointain passé. Enfin, la pensée est parole mais la langue est antérieure à l’homme. L’homme ne parle que s’il correspond historialement à la langue. L’homme habite la langue. Le penseur crée en disant, mais il crée sous la dictée de l’être. Le poète aide l’être à paraître. Il faut se méfier pour cela des substantifs : l’éclair luit ! Nous isolons faussement l’éclair que rien ne distingue du phénomène « luire ». La pensée procède par questionnement : « le questionnement est la piété de la pensée » écrit Heidegger. C’est alors que l’être parle à sa façon. L’homme ne peut penser que parce que l’être le dispose ainsi. Toute activité provient de l’être. L’être libère l’homme dans la dimension de la liberté qu’est la vérité de son propre découvrement.

La pensée et l’action humaines prolongent (accomplissent) ce que l’être rend possible. « L’homme peut penser pour autant qu’il en a la possibilité (Möglichkeit). Seulement ce possible ne nous garantit pas encore que nous en avons la capacité (vermögen). Car être capable de quelque chose signifie : recevoir quelque chose et veiller sur cette réception. Ce dont nous sommes capables (vermögen) c’est ce que nous désirons (mögen). » L’être et l’homme partagent un désir qui s’accomplit en parole. C’est grâce à l’être que l’on pense à condition d’en être le berger, de s’y intéresser. Comme on dit avec un vocabulaire chrétien : «  on n’entre dans la vérité que par la charité ».  Heidegger rejoint Pascal qui dit : « le cœur aime l’être naturellement ». Il y a une disposition affective de l’oubli de l’être comme de la garde de l’être. Pour les Grecs, c’était l’étonnement, disposition affective, qui a permis l’apparition de la philosophie.

2/ L’homme et la liberté

La liberté réside dans le mouvement d’auto-appropriation et de hiérarchisation des possibles à partir de ce possible limite qu’est le « pouvoir mourir ». La liberté pour la mort est une conquête de l’authenticité. L’Ereignis (co appropriation de l’homme et de l’Etre) serait le vrai nom pour la liberté. La liberté possède l’homme qui existe et découvre la vérité en créant.

Toutefois, la liberté donne aussi la possibilité d’oublier l’être et de tomber dans l’errance. De plus, notre finitude, l’empiètement de l’Etant sur nous dans la vie quotidienne, la Stimmung, la facticité de l’être jeté, la temporalisation jaillissant en nous, tout cela limite notre liberté. La liberté n’est pas arbitraire mais « se rattache à ce qui éclaire ». Le Bien comme le Mal peuvent sortir de l’Etre et de notre liberté.

L’absence de détresse lorsqu’il y a oubli de l’être est aussi absence de liberté. A la limite, un homme qui n’aurait plus exclusivement des pensées calculatrices serait sorti de l’existence, sorti de son essence propre.

L’homme est susceptible d’être « séduit » par l’Etant et il oublie l’être. Le premier Etant qui peut le séduire est son ego. Prendre de la distance par rapport à l’Etant, c’est accomplir « la liberté du sacrifice » : on sacrifie son attachement excessif à l’Etant pour rejoindre l’être. On atteint alors la « Gelassenheit » la sérénité. C’est la pensée de l’Etre qui permet aussi de ne pas être accaparé par l’époque. Etre soi, c’est notamment prendre de la distance face à son ego ! C’est en ce sens qu’il n’y a pas de liberté sans sacrifice : ce sacrifice rend libre pour créer, et créer est la fonction qui nous rapproche du Divin.

3/ l’homme déraciné dans l’errance

Pour Heidegger, chaque époque correspond à une essence de l’homme. Il y a eu quatre époques en Occident : l’époque grecque, médiévale, moderne puis planétaire. L’époque moderne est celle de l’insurrection de l’homme qui centre tout sur son ego. Le sujet est réduit à la volonté. La nature et l’homme deviennent des stocks interchangeables. Le sujet en compensation de son assujettissement cherche des « Erlebnisse », des « vécus » excitants.

L’homme grec vit tragiquement par l’opposition entre sa « techné » (son savoir technique) et la « diké » (la justice naturelle, l’ordre naturel). Mais l’homme moderne rejette la diké et centre tout sur lui-même d’où les catastrophes du XXème siècle, que la science et la technique ont rendu encore plus terribles !

L’homme actuel est une bête de travail ou un fonctionnaire de la technique ! la terre devient un non monde (Unwelt) où règne le déracinement, l’errance. L’homme planétaire est le produit de cette terre. « Ce qui reste en fait de monde, ce sont des matériaux, y compris l’homme, uniformément livrés à la puissance technologique, à l’usage et à l’usure, à la consommation ». Le conquérant technique est conquis par sa conquête et a pour destin d’être nivelé au sein du stock (Bestand). Il reste cependant un sujet exacerbé, surstimulé : celui qui a voulu devenir maître de la nature est devenu «  le volontaire de la volonté de volonté » et obéit aveuglément au processus technique qui s’impose à lui.

« Dans l’impérialisme planétaire de l’homme techniquement organisé, le subjectivisme atteint son point culminant, à partir duquel il entrera dans le nivellement de l’uniformité organisée pour s’y installer à demeure : car cette uniformité est l’instrument le plus sûr de l’empire complet, parce que technique, sur la terre. »

Dans ce contexte qu’Heidegger appelle le « Gestell », le dispositif utilitaire, l’homme travaille « bêtement » c’est-à-dire aveuglément pour une fin qu’il n’a pas posée et qui n’est autre que la « Machenschaft », la machination, la production comme fin en soi. Etre homme à notre époque c’est être travailleur, manuel ou intellectuel, et rien d’autre !  Car le travail est la correspondance métaphysique à l’essence de la technique comme volonté de volonté ; en se réduisant lui-même à l’état de travailleur et à rien d’autre, l’homme intériorise l’essence de la technique.  Il se fait illusion dans ce rôle et il en est fier ! L’homme planétaire n’a plus de « scholé » de loisir noble au sens grec du terme (consacré bénévolement à la cité ou à l’étude !)

La bête technicienne est-elle encore un sujet ? A peine, car elle ne réfléchit plus mais travaille machinalement. « La pulsion animale et la ratio humaine deviennent identiques ». La volonté calculatrice absorbe les pulsions.  Heidegger est pessimiste : « la bête technicienne est abandonnée au vertige de ses fabrications afin qu’elle se déchire elle-même et se détruise ! » On va vers la dévastation terrestre comme le XXème siècle l’a montré !

Mais la conscience de ce danger peut émerger d’événements graves  et un autre type d’homme peut alors apparaître.  C’est l’homme, le penseur ou poète, qui éprouve l’errance comme telle, qui reconnaît l’essence de la technique et son danger, qui s’oppose à l’homme normalisé menant une existence grégaire sur une planète exigüe.

L’homme du dispositif utilitaire vit entre « Machenschaft » et « Erlebnis » , entre machination calculante et satisfaction de ses instincts. Il cumule la conduite calculatrice avec la sentimentalité la plus plate. L’Erlebnis, « le vécu excitant » certes, est le contraire de la production. Mais il a un point commun avec la machination calculatrice : de tout ramener à l’ego. Il se ferme alors à la « Stimmung », la disposition affective. Fuyant l’ennui et l’angoisse, il se réfugie dans l’indifférence à l’égard de tout ce qui n’est pas l’ego et s’interdit toute forme de questionnement. L’Erlebnis vulgarisé s’accompagne d’un vide intérieur : le sujet sombre dans la masse.

4/ La masse remplace la personne

L’humanité technicienne est marquée par la quantité, la rapidité et le règne des masses. L’homme moderne est affairé et ce qui pourrait durer lui paraît ennuyeux. On se perd dans l’actualité et l’on s’empresse d’oublier le passé. On déteste la lenteur du murissement, le silence et la patience.

Schéma du Gestell :

Gestell

(on a essayé de traduire comme on peut les expressions allemandes d’Erlebnis (vécu : satisfaction animale) de Schnelligkeit (pulsion de rapidité, nouveauté) de Man (« on » : la masse) et de Machenschaft (machination)

Le quantitatif devient une qualité en soi, en URSS  comme en Amérique. Le sujet est embrigadé dans un « nous » normalisé et standardisé par les medias. L’homme ne subsiste plus que comme un matériau exploitable et manipulable aux seules fins de la conservation et de l’accroissement des grandes organisations techniciennes. La vie s’uniformise !

L’homme habite-t-il encore quelque part ? Le « où » de son habitation semble réduit au néant. Il est purement fonctionnel et indifférent ; Il n’y a plus de lieu familier, natal ou d’élection.

Pour Heidegger, «  l’absence de terre familière, à demi avouée, à demi niée, de l’homme relativement à son essence, est compensée par la conquête organisée de la terre en tant que planète » ; la « Heimatlosigkeit » est le manque d’enracinement de l’existence et des œuvres (voir l’art contemporain) dans une terre particulière (les productions de la culture se standardisent et s’universalisent toujours davantage dans le mauvais sens) et c’est plus profondément une perte de familiarité de l’homme avec lui-même. Il se voit contraint de fuir le vide de son identité métaphysique par le pur accroissement quantitatif de puissance. La prise de conscience de cette aliénation lui est presque interdite.

Toutefois, certains hommes qui pensent encore, résistent au vertige technologique et à la frénésie de production. Ces « mortels » peuvent habiter, donc respecter la terre et le monde, reconnaître le Sacré, pouvoir la mort comme « mort ». Ce sont les hommes de l’Ereignis et du Quadriparti qui habitent avec des racines ( la Terre) un idéal (le ciel) et une divinité ( le sacré).

Heidegger oppose les deux types que sont le calculateur et le « mortel », ce dernier  qui a les traits du penseur ou du poète, puisqu’outre sa capacité « d’habiter » la terre, il possède assez de vigilance pour revenir des objets aux choses, de la représentation calculante à la pensée attentive à la langue de l’être. Heidegger envisage un « ami de la maison » qui intègre la technique dans un naturel de la nature à nouveau éprouvé. C’est ce qu’il appelle comme Hölderlin, « habiter poétiquement le monde ». Le poète peut faire apparaître la trace du Sacré dans la nuit du Gestell, et mettre à nue la détresse comme telle. La poésie s’oppose à la langue réduite à une fonction instrumentale, laminée par le jargon de la communication et de la médiatisation. La poésie permet « d’habiter » le monde, en lui donnant un sens. Une déchirure parcourt l’homme moderne, même le plus calculateur. La « sérénité » (Gelassenheit) consiste donc à dire oui et non à la technique, donc à prendre ses distances et à marquer ses limites.

L’essentiel est de ne pas faire des besoins magnifiés par le « Gestell » des idoles comme c’est le cas dans le schéma suivant :

Gestell

Ce sont les quatre idoles majeures qui conduisent l’homme à une vie « inauthentique ».

5 / Historialité de l’homme

Pour Heidegger, l’homme historial apparaît avec les anciens Grecs, notamment avec Parménide. L’habitation est à la fois « historiale » (elle varie) et immémoriale en tant qu’abri. L’abri n’est pas purement physique, il est le foyer. Le Geviert où habite l’homme est aussi une permanence : « le partage entre Terre et Ciel, mortels et Divinité, est antérieur aux oppositions grecques initiales entre être et pensée ou être et apparence.  Le non historial est lié à la terre. L’existence s’ouvre à l’historial sur un fonds de terre. De même, l’homme qui écoute du Bach donne un sens à ce qu’il entend. Il ne se réduit pas à ses oreilles entendant une suite de sons ! Il n’y a de monde (historial) qu’enraciné et fondé sur une terre. C’est indissociable.

La technique représente le danger d’une prépondérance exclusive de l’historial et en ce sens menace de détruire la terre. La technique voit en effet tout événement comme un produit fabriqué dans l’actualité. Elle déracine, décontextualise. Elle ignore aussi bien la maturation secrète que le tout autre que l’époque. Le monde technique se soustrait au sens de son destin, de sa provenance ; il oublie la Terre. « Le nihilisme technique a besoin de l’oubli de la tradition car il faut que l’homme puisse s’interdire toute prise de distance à l’égard de l’époque. La masse des connaissances historiques comme le développement hypertrophié du journalisme et des medias servent d’écran à une prise de conscience possible des différentes époques. Notre époque nous réquisitionne : la fuite hors de l’histoire doit écarter les dernières barrières s’opposant encore à la technicisation irrésistible et totale de l’homme et du monde. Le mauvais non historial déracine. Son alliance avec l’historicisme sert à détruire toute tradition. »

Heidegger rompt avec l’anthropocentrisme qui domine. L’homme ne se produit pas lui-même. Il ne créé pas l’être. Il ne maîtrise pas la provenance du monde. Il ne peut qu’administrer ce qui lui est donné. Il peut dévoiler des vérités nouvelles grâce à l’art. La terre nous précède et précède notre monde, c’est pourquoi il ne faut pas s’en détacher.

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