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Heidegger face à Freud : l’homme est-il plus qu’un animal ?

2009 juillet 18
by Yvan Blot
Martin Heidegger

Martin Heidegger

Faire répondre à Freud par Heidegger peut sembler étrange car il n’y a pas eu, semble-t-il, de contacts entre ces deux hommes. Toutefois, un article est sorti dans la revue américaine « Political Psychology » intitulé « Heidegger and Freud » montrant qu’Heidegger a discuté avec de nombreux psychanalystes suisses, reprochant à ces derniers leur vision positiviste et mécaniciste de l’homme. Par ailleurs, le psychanalyste suisse Ludwig Binswanger, correspondant de Freud, s’est éloigné de la psychanalyse sous l’influence de Heidegger pour développer la « daseinsanalyse » ou « analyse existentielle ». Il traite le positivisme scientiste de Freud (qui repose sur la scission sujet-objet) de « cancer de la psychiatrie ».

Il nous semble qu’opposer Heidegger à Freud est pertinent car Freud voit dans l’homme essentiellement un animal alors que Heidegger voit « l’essence » de l’homme comme totalement étrangère à celle de l’animal. Pour Heidegger, l’homme est capable de prendre du recul par rapport aux objets immédiats, il est « ouvert à l’être » et il sait à l’avance qu’il va mourir. L’animal est « pauvre en monde » : il ne voit du monde que ce que ses instincts lui permettent de percevoir. Au contraire, l’homme est non seulement « être au monde », riche en monde mais encore mieux : créateur de monde. En cela, l’homme est proche du Divin.

Freud a beaucoup inspiré le mode de vie matérialiste et hédoniste de l’Occident moderne. Or, Heidegger condamne ce mode de vie de la façon la plus nette : il le considère comme « inauthentique » car fondé sur « l’oubli de l’être » au profit d’un utilitarisme totalitaire. Pour Heidegger, l’homme moderne tourne en rond dans une vie sans signification, polarisée par quatre « idoles » : la technique, l’argent, la masse et l’ego. Le plaisir de l’ego est la « cause finale » du comportement moderne. L’argent et la technique sont au service de l’ego mais cet ego, à la fois orgueilleux et sans consistance, se perd dans la mode, le prêt à penser, le « on » (je pense comme « on » pense), bref, la masse ! C’est la fin de toute personnalité authentique. L’homme n’est plus humain : il n’est guère qu’une matière première pour l’économie (« une ressource humaine ») : affreuse expression qui ravale l’homme au rang du pétrole !). Pour bien jouer ce rôle de « matière première », il doit être interchangeable : foin des races, des nations, des familles et des lignées, des traditions culturelles qui pourraient être un obstacle à ce caractère interchangeable des hommes voués à l’utilitarisme ! C’est pour cette raison, outre la jalousie fortement ancrée au cœur de l’homme, que l’égalitarisme est si populaire dans la pseudo-démocratie[1] d’aujourd’hui !

Le « système » dans lequel nous vivons (Heidegger l’appelle « Gestell ») est l’ennemi du « quadriparti », ce véritable habitat pour l’homme qui est un jeu de miroir entre la terre, le ciel, les hommes et la divinité. Le « Gestell » est l’ennemi de la terre, c’est-à-dire de tout enracinement, attachement à sa lignée et à sa patrie. Il obscurcit notre ciel, en évacuant d’outre forme d’idéal au profit d’un plat utilitarisme. Il évacue  la Divinité et le Sacré au profit de l’ego, du moi, qui devient déifié malgré sa vacuité foncière. Il évacue les hommes en tant qu’hommes, c’est-à-dire en tant que mortels, conscients du caractère merveilleux mais aussi tragique de l’existence. Ce matérialisme occidental fait perdre à l’homme son côté combattif. Ce dernier devient une « bête de troupeau », certes pacifique mais inadapté à la confrontation avec les défis de l’histoire, celui du radicalisme islamiste par exemple.

Heidegger veut donner à l’homme une nouvelle chance d’habiter un environnement humain, celui du « quadriparti ». L’homme a besoin de respecter ses racines et de servir un idéal, il a besoin de créer conformément à l’étincelle de Divinité qu’il recèle, il a besoin de se sacrifier, jusqu’à l’héroïsme si les circonstances l’exigent. C’est alors qu’il est vraiment un homme ! Sinon, il régresse vers une condition proche de l’animalité où il ne peut trouver aucun bonheur, aucune « sérénité » (Gelassenheit).

Si Heidegger offre une alternative à Freud, cela veut dire qu’il offre une alternative vraiment humaine à un monde occidental moderne déshumanisé, où l’homme n’est plus qu’une « bête technicisée » (technisiertes Tier) !

1/ Brefs éléments de biographie

Le philosophe allemand Martin Heidegger (26 septembre 1889 à Messkirch ; 26 mai 1976 à Freiburg) est en général considéré comme un des plus grands philosophes du monde, y compris par ses adversaires. Il a été professeur à Marbourg et à Fribourg et, période controversée, recteur de l’université de Fribourg sous le IIIème Reich de 1933  à 1934. Il démissionna alors de son poste, fait très rare sous ce régime. Il fut critiqué par des intellectuels nazis comme Ernst Krieck et fut même chassé de l’Université par les nazis à la fin de la guerre pour faire des terrassements. Malgré cela, Il perdit son poste après la guerre pendant quelques années, puis on lui reprochera son silence sur le troisième Reich. En réalité, il semble qu’il ait considéré l’Occident, l’URRS et le Troisième Reich comme des variantes d’un même dispositif métaphysique (le Gestell) et il estimait sans doute ne pouvoir condamner une variante sans condamner les autres. C’est un point de vue de philosophe attaché à l’être des choses, au delà de la politique proprement dite.

Heidegger a été influencé entre autres par Heraclite, Parmenide, Platon, Aristote, Saint Augustin, Thomas d’Aquin, Maître Eckhart, Pascal, Luther, Kant, Hegel, Kierkegaard, Nietzsche et Husserl. Il a influencé de façon décisive la philosophie contemporaine non anglo-saxonne avec Arendt, Lévinas, Marcuse, Gadamer, Sartre, Beaufret, Derrida, Ricoeur, Althusser, Foucault, Sloterdijk. Il a eu aussi une énorme influence au Japon où à l’université de Kyoto notamment, on étudie ses œuvres. Il fut enterré dans le rite catholique et fit lire sur sa tombe par son fils ainé des poèmes de Hölderlin. Sur sa tombe se trouve non pas une croix comme pour sa femme mais une étoile.

2/ La méthode

Heidegger, lorsqu’il analyse quelque chose ou quelque idée remonte en amont vers son origine : il utilise beaucoup l’étymologie. Par exemple, Quand il analyse la science, il cherche à savoir les présupposés qui permettent à la science de fonctionner. Ces présupposés ne sont pas scientifiques par définition, mais philosophiques. En ce sens, la science est fille de la philosophie, donc des Grecs. Pour comprendre son essence, il faut donc remonter aux premières hypothèses faites par les Grecs sur le monde.

De même, Heidegger analyse le communisme en recherchant le terreau qui a permis à celui-ci d’apparaître à savoir la métaphysique occidentale, dans son déploiement de Descartes à Hegel. Heidegger découvre donc que l’essence du communisme est dans la volonté de puissance, volonté de volonté, qui échappe à l’emprise humaine dans son déchainement. En cela, écrit-il, le communisme n’a rien d’humain et même ses chefs sont soumis à sa logique de puissance : ils ne font pas ce qu’ils veulent. En creusant son analyse, Heidegger montre que le terreau du communisme et de la démocratie occidentale est le même, ce qui le conduit à étudier notre société qui se croit libre comme un système qui s’impose à l’homme, le « Gestell » (dispositif utilitaire).

Heidegger critique alors la pensée occidentale en remettant en cause ses présupposés métaphysiques, comme Kant avait commencé à le faire. Par exemple, contrairement à Descartes qui a écrit : « je pense donc je suis », il affirme que l’être précède la pensée : je suis d’abord, ce qui me permet de penser. Ainsi, le sujet n’est plus au centre le la philosophie mais cède cette place à l’être. Cela a des conséquences considérables, y compris sur le plan politique.

Souvent, quand on a lu et compris Heidegger, on ne voit plus le monde de la même façon. Cette pensée est liée à la structure de la langue allemande qui permet un questionnement philosophique profond. Pour dire « il y a » (Cette formule du français qui utilise le verbe avoir et qui renvoie donc à un sujet), l’allemand dit « es gibt » (il donne) : c’est l’être qui vous apporte un objet en quelque sorte ! Le monde n’est plus centré sur le sujet mais le sujet s’ordonne par rapport au monde préexistant. Cela conduit Heidegger à remettre ainsi en cause toute la métaphysique occidentale, surtout sous sa forme moderne, qui affirme le primat du « sujet ». Il aboutit à une critique extrêmement radicale de la société moderne, notamment sous sa forme actuelle, dite « démocratique »..

On se limitera aujourd’hui à étudier la conception de l’homme de Heidegger et à évoquer quelques conséquences politiques venant de cette pensée qui, contrairement à celle de Freud, oppose radicalement l’homme à l’animal.

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