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Freud et la révolution des années soixante en Occident

2009 juillet 18
by Yvan Blot

6/ Gehlen et Hayek : Retour à la culture !

L’anthropologue et psycho-sociologue Arnold Gehlen, méconnu en France mais célèbre en Allemagne fait d’intéressantes remarques sur Freud dans son seul ouvrage traduit en français : « Anthropologie et psychologie sociale » (PUF. 1990). « Vers 1920  règne Freud. Comme tout découvreur authentique, il nous a apporté une première carte, mais une carte déformée, (..) son anthropologie voyait l’esprit humain sous des images presque techniques, presque comme la vapeur qui s’élève au-dessus des enchevêtrements de pulsions, comme la soupape des pulsions dans les rêves (..) Où en est l’anthropologie aujourd’hui ? Je crois que l’image de l’homme donnée par Freud s’estompe à son tour ; elle n’a quand même pas pu survivre à deux guerres mondiales et le costume d’époque dont il habillait ses analyses leur donne peu à peu un charme tout particulier qu’il n’avait pas prévu (..) L’homme n’est pas exclusivement ce que chaque théorie faisait se développer et grossir comme un animal à l’engrais, l’esprit ou les pulsions. (..) Nous avons appris à voir la pluralité de l’homme, l’anarchie potentielle qu’il porte en lui, et en même temps, nous l’apercevons devant l’arrière plan des conditions sociales (..) une psychologie de l’extériorité apparaît à côté d’une psychologie de l’intériorité (..) il faut les réunir ! » Gehlen pense en effet que les institutions donnent de la cohérence à la personnalité, donc les contraintes sont non seulement bonnes mais vitales pour notre équilibre psychologique ! Il reconnaît à Freud d’avoir reconnu à la fin de sa vie la pulsion d’agression qui se décharge, dit Gehlen, par la guerre ou le labeur physique : si les deux disparaissent, l’homme devient angoissé !

Pour Gehlen, la théorie de la nature humaine varie mais toujours selon des présupposés européens (individualistes) : « les divers prophètes ne s’en rendent pas compte, chacun tient son idée de l’homme naturel pour la seule exacte et, en Amérique tout au moins, on en est arrivé à ce point dans le cas de la psychanalyse, que, dans de larges cercles, l’image de l’homme comme d’un être mû par ses pulsions sexuelles est considérée comme allant de soi (..) le subjectivisme règne sans partage, dans le continent le plus riche du monde, une théorie psychologique compliquée, la psychanalyse, se hausse au rang d’une philosophie (..) la théorie de Freud convenait aux rêves et aux névroses (..) mais quand elle a été appliquée aux religions » (et aux sociétés en général) «  elle n’a plus emporté la conviction (..) Freud disait lui-même que la théorie des pulsions, noyau central de sa réflexion, était « ce qu’on peut appeler notre mythologie » (nouvelles conférences sur la psychanalyse).

Pour Gehlen, « la pensée freudienne a influencé les sciences sociales beaucoup plus profondément que ne l’a fait aucune théorie psychologique ». Toutefois, « l’idée que toutes les relations sociales sont directement ou indirectement de nature sexuelle est indéfendable ».  Quant à la religion, Freud « nourrissait à la religion monothéiste patriarcale de forts sentiments de haine ce qui naturellement rend sa polémique partiale et violente ». Gehlen conclut que « la psychanalyse (..) est un mauvais instrument d’études de la psychologie sociale ».

Il faut dire que les conclusions de Gehlen sur le malaise de notre civilisation sont inverses de celles de beaucoup de psychanalystes, surtout les freudo-marxistes. Mais il se considère plutôt comme l’adversaire de Rousseau. Pour lui, « l’instabilité intérieure de la vie pulsionnelle humaine apparaît presque sans limites » ; il n’y a pas de bon sauvage ! « Le droit, la famille monogamique, la propriété ne sont nullement naturelles et sont très fragiles. Tout aussi peu naturelle est la culture de nos instincts et de nos pensées qui doit bien plutôt être rigidifiée, soutenue et tirée vers le haut par l’action extérieure de ces institutions. Et si l’on retire ces appuis, nous retournons vite à la primitivité (..) quand les sécurités, les stabilisateurs que contiennent les traditions établies, tombent et sont détruites, notre comportement perd toute forme, il est déterminé par les affects, il devient pulsionnel, imprévisible, on ne peut se fier à lui. Et dans la mesure où normalement, le progrès de la civilisation exerce une action destructrice, c’est-à-dire qu’il érode les traditions, les droits, les institutions, il rend l’homme naturel, le rend primitif et le rejette dans l’instabilité naturelle de sa vie instinctive. Le mouvement conduisant à la décadence est toujours naturel et vraisemblable. Le mouvement vers la grandeur, l’exigence et le catégorique est toujours imposé, difficile et invraisemblable. Tout à fait comme le disent les plus anciens mythes, le chaos est l’hypothèse nécessaire et naturelle, le cosmos est divin et menacé ! Le point de vue que je défends est l’exact opposé de celui du 18ème siècle ; le moment est venu d’un anti-Rousseau (..) La culture (..) quand elle devient trop différenciée, apporte une libération qui va trop loin et que l’homme ne supporte pas. Quand les jongleurs intellectuels, les dilettantes, s’imposent au premier plan, quand souffle le vent de la pitrerie universelle, les institutions les plus anciennes et les corporations professionnelles rigides se défont elles aussi, le droit devient élastique, l’art nervosité, la religion sentimentalité. Alors l’oeil expérimenté  aperçoit sous l’écume la tête de Méduse, l’homme devient « naturel » et tout devient possible ! Il faut alors proclamer : « retour à la culture ! » (et non à la nature comme Rousseau). Pour Gehlen, la faiblesse de la nature humaine est telle qu’elle a besoin des formes strictes de la morale et des institutions. C’est donc l’inverse des souhaits du freudo marxisme de mai 68 !

Beaucoup de spécialistes des sciences sociales combattent le « freudisme vulgaire » qui tient lieu de conception de l’homme et de la société aujourd’hui. C’est intéressant de voir aussi la réaction d’un économiste comme le prix Nobel et grand économiste libéral Friedrich von Hayek. Il est encore plus sévère que Gehlen à l’égard de Freud. Dans le troisième tome de « Droit, Législation et Liberté ; l’ordre politique d’un peuple libre », on peut lire : « si ayant toute ma vie (..) livré mes combats intellectuels contre le marxisme et le freudisme (..) et fait des incursions dans la psychologie, j’avais eu encore besoin d’une preuve que d’éminents psychologues, y compris Sigmund Freud, peuvent dire des sottises sur les phénomènes sociaux, cette preuve m’a été  fournie (..) par Ernest Borneman sous le titre « psychoanalyse de l’argent ». Cela éclaire (..) l’étroite association entre la psychanalyse et le socialisme, et spécialement le marxisme ».

Dans son épilogue, il écrit : « lorsque les prophètes et philosophes (. .) de Rousseau à Marx et Freud, ont protesté contre la morale courante, il est clair qu’aucun d’eux n’avait la moindre idée du degré auquel les pratiques qu’ils condamnaient avaient contribué à la civilisation dont ils faisaient partie (..) la tradition n’est pas quelque chose de constant mais le résultat d’un processus de sélection historique guidé non par la raison mais par le succès. La sélection culturelle n’est pas un processus rationnel, elle n’est pas guidée par la raison : c’est elle qui la crée (..) pas plus que nous n’avons bâti l’ensemble de notre système moral, il n’est en notre pouvoir de le changer en bloc (..) et puisque nous devons l’ordre de notre société à des règles transmises dont nous ne comprenons  qu’en partie le sens, tout progrès doit être basé sur la tradition (..) il y a assurément place pour de l’amélioration, mais nous ne pouvons remanier ce que nous ne comprenons pas complètement, nous ne pouvons promouvoir que son évolution (..) l’éthique n’est pas pour nous affaire de choix. Nous ne l’avons pas fabriquée et ne pouvons pas la remodeler (..) de nouvelles possibilités entraînent toujours de nouvelles astreintes. L’homme a le plus souvent été civilisé contre son gré. C’était le prix qu’il devait payer pour assurer sa survie et celles de nombreux enfants  (..) j’entends déjà nos modernes intellectuels foudroyer cette insistance sur la tradition par leur mortelle épithète de « mentalité conservatrice » mais pour moi il ne peut y avoir aucun doute : ce sont des traditions morales favorables plutôt que des projets raisonnés qui ont rendu le progrès possible dans le passé et qui feront de même dans l’avenir (..) les véritables chefs de file réactionnaires sont certainement les socialistes de toute obédience : en fait le socialisme tout entier est un produit de la résurgence des instincts primitifs ».

Le « vrai prophète » qu’était le prix Nobel Friedrich von Hayek (il avait prévu la chute de l’URSS dès 1985 !) termine par ce terrible jugement sur Sigmund Freud : « La destruction des valeurs indispensables par erreur scientifique : Freud. (..) Par ses profondes répercussions sur l’éducation, Sigmund Freud est probablement devenu le plus grand démolisseur de la civilisation. Bien que sur ses vieux jours, dans son livre « Malaises dans la civilisation », il semble avoir été troublé par certaines conséquences de son enseignement, son objectif fondamental d’abolir les répressions culturellement acquises et d’affranchir les pulsions naturelles a ouvert la plus fatale offensive contre la base de toute civilisation. Le mouvement a culminé il y a une trentaine d’années et la génération qui a mûri depuis a été largement éduquée selon ses théories. (..)

C’est la moisson de cette semence que nous récoltons aujourd’hui. Ces sauvages non domestiqués qui se représentent comme aliénés de quelque chose qu’ils n’ont jamais appris, et qui même entreprennent de bâtir une « contre-culture » sont l’inévitable produit de cette éducation permissive qui se dérobe au devoir de transmettre le fardeau de la culture et se fie aux instincts naturels qui sont les instincts du sauvage (..) Que pouvons nous attendre d’une génération qui a atteint l’âge adulte pendant les cinquante années où la scène intellectuelle (..) a été dominée par une personnalité qui avait publiquement déclaré avoir toujours été et vouloir toujours rester un immoraliste ? » (..) Je crois que les hommes de l’avenir regarderont en arrière notre temps comme une époque de superstition principalement caractérisée par les noms de Karl Marx et Sigmund Freud ». (F. von Hayek ; « Droit, Législation et Liberté » tome 3 ; épilogue ; Paris PUF 1983)

Freud comme Marx s’est réclamé du scientisme si populaire à leurs époques. Comme l’écrit Hayek, leurs doctrines étaient des superstitions : « une époque de superstitions est celle où les gens imaginent qu’ils en savent plus qu’ils n’en savent en réalité. En ce sens, le 20ème siècle a été exceptionnellement riche en superstitions et la cause en est une surestimation de ce que la science a accompli (..) dans les domaines complexes. (..) L’ironie de la chose est que c’est superstitions sont en grande partie sorties de l’héritage de l’ère de la Raison, cette ennemie infatigable de ce qu’elle considérait comme des superstitions ». (ibidem p.210) Mais quand ces superstitions sont devenues des croyances de masse, elles ne perdent leur emprise que de façon lente, principalement avec le renouvellement des générations.

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