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Freud et la révolution des années soixante en Occident

2009 juillet 18
by Yvan Blot

4/ Le malaise dans la culture : la société bien portante est une malade qui s’ignore !

C’est l’un des derniers livres de Freud et le plus philosophique. Il dédicaça en 1931 un exemplaire à son ami Romain Rolland, pacifiste et admirateur de l’URSS : « A son grand ami océanique, l’animal terrestre Sigmund Freud !  Le livre commence par une attaque contre la religion, assimilée à un stupéfiant ou à une diversion pour supporter une vie trop dure !

S’opposant à toute finalité idéaliste de la vie, Freud dit que l’homme aspire au bonheur, c’est-à-dire l’absence de douleur et le plaisir maximum ! On pense à Nietzsche qui dit : le bonheur, n’y croient que les vaches, les femmes et les Anglais !!! Pour Freud, « c’est simplement le programme du principe de plaisir qui pose la finalité de la vie ! » Pour se protéger contre la souffrance, l’homme invente un délire de masse : la religion ! Par contre, l’amour sexué selon Freud « nous fournit le modèle de notre aspiration au bonheur ». L’art pose un problème à Freud car « il n’apparaît pas clairement que la beauté apporte un profit (sic !) mais il trouve une réponse à ce mystère : « la beauté dérive du domaine de la sensibilité sexuelle »

Le plaisir, c’est le bonheur ! La souffrance est le mal ! Or elle vient de la puissance de la nature de la faiblesse de notre corps et des mauvaises relations entre les hommes. La dernière cause est insupportable, or elle est culturelle ! Il précise : « on découvrit que l’homme devient névrosé parce qu’il ne peut supporter le degré de refoulement que lui impose la société au service de ses idéaux culturels ». Freud voit bien que la technique est ambivalente et peu apporter autant de malheur que de bonheur ! La culture, elle, est l’ensemble des dispositifs qui nous éloignent de notre condition animale : logique qu’elle nous fasse souffrir !

Freud précise encore : « l’homme d’aujourd’hui ne se sent pas heureux dans sa ressemblance avec Dieu » puis il explique que « le niveau de culture d’un pays (..) c’est ce qui lui est utile. Or, la culture exige la beauté, la propreté et l’ordre : Freud ne voit pas en quoi la beauté est utile.

Sa façon de voir la liberté est curieuse : « le remplacement de la puissance de l’individu par celle de la communauté est le pas culturel décisif (..) la liberté individuelle n’est pas un bien de culture. C’est avant toute culture qu’elle était la plus grande (..) la poussée de la liberté se dirige donc (..) contre la culture en général (..) nous nous sommes gardés de souscrire au préjugé qui veut que la culture soit synonyme de perfectionnement, qu’elle soit la voie assignée de l’homme vers la perfection ». Tout cela est gratuit : on sait aujourd’hui que la liberté est justement le produit fragile d’une haute culture, et que ce produit fragile doit être protégé et qu’il peut dégénérer.

Freud, tout en affirmant qu’il ne défend pas l’état de nature (où l’agression est libre), ne cesse démolir la culture : « nous avons trouvé que l’ordre et la propreté sont des revendications culturelles essentielles, bien que leur nécessité vitale n’apparaisse pas précisément comme évidente, pas plus que leur aptitude à être des sources de jouissance » ; on voit que Freud n’a jamais vécu dans un bateau ou risqué sa vie dans les commandos pour dire que l’ordre n’est pas vital ! Selon lui, répression, refoulement, renoncement, telle est la culture !

Ce schéma est fort bien illustré par le comportement du chien Milou dans « le sceptre d’Ottokar » d’Hergé. Milou a récupéré sur la route le sceptre du roi. Il le porte dans sa gueule et doit le ramener à Tintin. Chemin faisant, il trouve un os (tentation) qui le fait frétiller (c’est le « ça »). Il pense que Tintin va le gronder avec violence s’il délaisse le sceptre au profit de l’os (c’est le surmoi !) Il attrape une névrose : Hergé le dessine avec trois têtes et perd l’unité de son « moi ». Il décide moralement de ramener le sceptre et abandonne l’os. Il arrive au château frustré, furieux et malheureux ! Mais le roi et Tintin sont ravis ! Salauds de civilisés répressifs !

Pour Freud, cette culture répressive est affaire d’hommes. Il écrit (page 46) que tout ce que donne l’homme à la culture, il le retire à la femme « peu apte aux sublimations pulsionnelles (sic) : donc la femme est hostile à la culture (voir l’Amérique ). Toutefois, il considère qu’entre l’homme et la femme, il y a des différences anatomiques et non psychologiques ( ???)

De plus, Freud affirme : l’animal humain a une prédisposition bisexuelle sans équivoque. Notre société est injuste en ne valorisant que le mariage hétérosexuel monogamique et indissoluble : « seules les natures débiles, écrit-il, se sont pliées à une intrusion aussi poussée dans leur liberté sexuelle » ! Tous ceux qui n’ont pas comme but sexuel le mariage monogamique sont des victimes de la culture et des névrosés.

Il pense que « les tentations ne font que croître par suite d’un refusement continuel tandis qu’elles se relâchent en cas de satisfaction occasionnelle » : Freud va à l’encontre de tout ce que l’on sait des drogues : en consommer accroît le besoin ; sa thèse qu’il faut céder aux pulsions pour les calmer ne se vérifie pas du tout, et on le voit bien dans le comportement criminel.

Il s’attaque au principe du Christ : « aime les autres comme toi-même » qui lui semble absurde car l’homme a un penchant vers l’agression qu’on ne peut nier. Il s’attaque aussi au communisme : « en Russie, une nouvelle culture communiste trouve son support psychologique dans la persécution des bourgeois. On se demande seulement avec inquiétude ce que les Soviets entreprendront une fois qu’ils auront exterminé leurs bourgeois ».

Pas de salut à l’est ni à l’ouest ! Pour Freud, « s’impose à nous le danger d’un état que l’on peut nommer la misère psychologique de la masse. » Ce danger lui paraît menaçant dans une société égalitaire où il n’y a pas d’élites pour former la masse. « L’état de l’Amérique fournirait une bonne occasion d’étudier ce dommage culturel redouté ».

Toutefois  dans cet écrit tardif, Freud corrige sa doctrine initiale fondée sur la seule pulsion sexuelle : « j’adopterai le point de vue selon lequel le penchant à l’agression est une prédisposition pulsionnelle originelle et autonome de l’homme et je reviendrai à l’idée que la culture trouve en elle son obstacle le plus fort ». La vie est donc une concurrence ente l’instinct de vie et l’instinct de mort, entre Eros et Thanatos : le freudisme tardif n’est donc plus optimiste. Cette idée que la culture s’oppose au développement des agressions reste toutefois une idée fort juste !

Toutefois, il continue à opposer culture et bonheur : « le sentiment de culpabilité est le problème le plus important du développement de la culture ; (..) montrer que le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur ! » Il ne semble pas lui venir à l’esprit que l’homme éthique et cultivé peut vivre dans l’enthousiasme ! Toutefois, la citation de Shakespeare page 77  est bien vue : Freud pense que la jeunesse n’est pas préparée à l’agression et que « la conscience morale peut faire de nous des lâches » : on voit cela en Occident avec l’hypermorale de la repentance !

A la fin du livre, Freud  reprend sa condamnation d’une culture selon lui trop répressive : « dans la recherche sur les névroses et dans la thérapie des névroses, nous en venons à élever deux reproches contre le surmoi de l’individu : il se soucie trop peu, dans la sévérité de ses commandements et interdits, du bonheur du moi, en ne prenant pas suffisamment en compte les résistances contre leur observance, la force pulsionnelle du ça et les difficultés du monde environnant réel. Aussi sommes-nous très souvent obligés, dans une visée thérapeutique, de combattre le surmoi et nous nous efforçons de rabaisser ses revendications. Nous pouvons élever des objections tout à fait semblables contre les exigences éthiques du surmoi de la culture (..) la domination sur le ça ne peut s’accroître au delà de limites déterminées. Exige-t-on davantage, alors on engendre chez l’individu la révolte ou la névrose, ou bien on le rend malheureux » et Freud dit que ce malheur rend aussi malheureux qu’une agression !!!

Ici, on voit les erreurs de Freud : utiliser le pathologique pour en déduire le normal (encore que Freud ne cesse de critiquer la notion de « normal) ; utiliser la cure d’un individu pour en tirer des conséquences sur toute une culture, dire que dominer le ça est limité sans jamais dire où sont les limites ( !) : tout ceci n’est guère rigoureux.

Il explique que le commandement chrétien « aimer les autres comme soi-même » est impraticable donc dangereux (à ce compte, il faut supprimer tout idéal !), que l’éthique n’aura d’influence que si les promesses de vie éternelle disparaissent au profit d’une rémunération sur terre, que l’éthique « n’a rien à offrir si ce n’est la satisfaction narcissique d’être en droit de se considérer comme meilleur » or justement, cette satisfaction « narcissique » ou « sens de l’honneur » (mot ignoré par Freud) joue un rôle central !

Le matérialisme de Freud est patent : « il me paraît à moi aussi indubitable qu’une réelle modification dans les relations des hommes à la possession des biens sera ici d’un plus grand secours que tout commandement éthique ; mais cette clairvoyance des socialistes est troublée par une nouvelle méconnaissance idéaliste de la nature humaine et rendue sans valeur au niveau de l’exécution ».

La vision que Freud se fait de l’humanité est si caricaturalement matérialiste qu’il ne peut expliquer en aucun cas le comportement du soldat à la guerre, l’héroïsme, le sentiment de l’honneur et toute forme d’ascèse ! Et pourtant, cette vision réductrice est largement acceptée aujourd’hui !

Le syndrome du docteur Knock réapparait ici : tous les biens portants dit normaux sont en fait des malades : « si le développement de la culture ressemble tant à celui de l’individu et travaille avec les mêmes moyens, ne serait-on pas fondé à diagnostiquer que maintes cultures,  ou époques de culture, peut-être l’humanité toute entière, sont devenues « névrosées » sous l’influence des tendances de la culture (..) je me suis efforcé d’écarter de moi le préjugé enthousiaste voulant que notre culture soit le bien le plus précieux que nous possédions ou puissions acquérir et que sa voie ait à nous mener nécessairement à des sommets de perfection insoupçonnée ». Freud dit que c’est difficile de pouvoir psychanalyser la société toute entière mais conclut : « malgré tout ce surcroit  difficultés, on peut s’attendre à ce qu’un jour, quelqu’un s’engage dans l’entreprise hasardeuse d’une telle pathologie des communautés culturelles.

Freud, préoccupé par l’opposition entre Eros et Thanatos dont on ne sait ce qui en sortira finit par une note pessimiste : « aussi le courage me manque-t-il pour m’ériger en prophète devant mes semblables et je m’incline devant leur reproche de ne pas être à même de leur apporter le réconfort, car c’est cela qu’au fond tous réclament, les plus sauvages révolutionnaires pas moins passionnément que les plus braves et pieux croyants ».

Freud a essayé d’interpréter avec ses outils, le matérialisme de Feuerbach, la psychanalyse qu’il a créé, le comportement humain. Mais il n’en a pas saisi l’essence : avec ses outils utilitaristes et matérialistes, il ne peut comprendre ni le révolutionnaire idéaliste, ni le pieux croyant ! Le sens de l’honneur dont il ne parle jamais, semble pour lui être une terre totalement étrangère !

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