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Freud et la révolution des années soixante en Occident

2009 juillet 18
by Yvan Blot

3/ « l’avenir d’une illusion » ou la religion considérée comme névrose collective

Pour Freud, les dogmes de la religion, c’est de la psychologie projetée sur le monde extérieur. Dans un courrier à Jung, du 2 janvier 1910, il écrit : « la raison dernière du besoin de religion m’a frappé comme étant l’impuissance de l’enfant (..) il ne peut se représenter le monde sans parents et il s’octroie un Dieu juste et une nature bonne ». Mais sa thèse va plus loin : « la religion serait la névrose de contrainte de l’humanité. D’après Jacques André qui préface « l’avenir d’une illusion » chez les PUF, « névrotique et fille du complexe paternel, quand elle commande : tu ne tueras point, la religion est psychotique, et fille des premières angoisses infantiles quand elle garantit la vie éternelle. Bien peu de chose, dans ce dernier cas, distingue l’illusion de l’hallucination : la religiosité tend à restaurer sur un mode hallucinatoire, le narcissisme illimité corrélatif du sentiment d’impuissance de l’enfant. » C’est un délire de masse, un narcotique, écrit Freud proche de Marx qui parle d’opium du peuple.

Cette critique de la religion emprunte à la tradition philosophique des Lumières. On pense que l’influence de Feuerbach a été essentielle. Freud espère que la vérité scientifique remplacera les illusions religieuses, de même qu’il espère que le psychanalyste, « ministre de âmes » selon sa propre formule, remplacera le prêtre. Dès lors, la psychanalyse est plus qu’une technique, c’est une philosophie. En 1928, Freud écrit à Pfister : « je ne sais si vous avez deviné le lien entre « l’Analyse profane » et « l’Illusion » ; dans le premier livre, je veux protéger l’analyse contre les médecins, dans l’autre, contre les prêtres ». La psychanalyse devient impérialiste ; « selon Freud, « le premier, j’avais essayé en 1910 d’aborder les problèmes liés à la psychologie religieuse, en établissant une analogie entre le cérémonial religieux et celui des névrosés. Dans son travail sur la piété du comte de Zinzendorf, le Dr Pfister, pasteur à Zurich, a tenté de rattacher la rêverie religieuse à l’érotisme pervers (..) dans les quatre chapitres dont se compose mon ouvrage « Totem et tabou », j’ai essayé d’appliquer la méthode analytique à des problèmes qui, se rattachant à la psychologie des peuples, nous font remonter aux origines des institutions les plus importantes de notre civilisation : organisation politique, morale, religion mais aussi interdiction de l’inceste et remords ».

Dans ce programme impérialiste, il n’y a plus de place pour la religion. Selon Freud, la psychanalyse « repose sur la conception scientifique générale du monde, avec laquelle la conception religieuse reste incompatible ». Et il enfonce le clou dans ses « Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse : « c’est notre meilleur espoir pour l’avenir que l’intellect, l’esprit scientifique, la raison, parvienne avec le temps à la dictature dans la vie psychique de l’homme (35ème conférence). Mais Freud n’est pas si convaincu que cela de la victoire possible du « Dieu Logos ». Selon Jacques André, les approches de la religion par Feud, l’approche névrotique et l’approche psychotique évaluent l’avenir de façons opposées.

« Sur le versant névrotique, la religion apparaît comme sœur du refoulement : « retarder le développement sexuel et hâter l’influence religieuse » ne sont-ils pas selon Freud les deux points principaux de la pédagogie d’aujourd’hui ? ( ???) Formation religieuse et névrose de contrainte ont toutes deux pour base le renoncement à certaines motions pulsionnelles. La première invite à sacrifier son plaisir pulsionnel à la Divinité, la seconde au surmoi, héritier de l’autorité paternelle. Ce point commun est porteur d’espoir : si la religion est comparable à une névrose d’enfance, il est permis d’être suffisamment optimiste pour supposer que l’humanité surmontera cette phase névrotique, comme tant d’enfants dépassent, en grandissant, leur névrose qui est similaire ». (..)

Sur le versant psychotique, celui de l’accomplissement hallucinatoire, (illusoire) des souhaits les plus anciens, les plus forts et les plus pressants de l’humanité, la religion occupe un bastion autrement inexpugnable, aussi hors de portée des arguments de la science (..) la force de nuisance de ce que l’on nomme aujourd’hui « intégrisme », Freud en évoque une première manifestation avec le procès de Dayton » (sur l’enseignement du darwinisme au USA) . Cette fois, l’espoir d’une évolution culturelle au profit du logos s’effondre en même temps que faiblit l’optimisme de Freud : « il n’y a pas de danger qu’un homme de croyance et de piété, subjugué par mon exposé, se laisse arracher sa croyance ! »

Au début de son livre, Freud estime que l’homme fait plus de progrès dans la domination de la nature que pour la régulation des affaires des hommes entre eux. Il exprime ainsi son rêve : « une nouvelle réglementation des relations humaines ne serait pas forcément impossible, qui fasse échec aux sources de mécontentement envers la culture en renonçant à la contrainte et à la répression pulsionnelle de sorte que les hommes pourraient sans être perturbés par leur discorde interne, s’adonner à l’acquisition des biens et la jouissance de ceux-ci. Ce serait l’âge d’or ». On voit à quel point Freud est matérialiste et qu’il ignore les bienfaits de tout idéal héroïque.

Mais il ne croit pas en cet âge d’or. Il faudra toujours une répression car l’état de nature serait bien pire que l’état actuel, cette répression devant être la plus faible possible pour éviter la révolte et le mécontentement. Selon lui, « lorsqu’une culture n’est pas parvenue à dépasser l’état où la satisfaction d’un certain nombre de participants présuppose l’oppression de certains autres, de la majorité peut-être, et c’est le cas de toutes les cultures actuelles, il est alors compréhensible que ces opprimés développent une hostilité intense à l’encontre de la culture ». Freud va tenter de s’appuyer sur cette force.

L’homme enfant est désarmé. Il va donc essayer, de façon infantile, de se trouver un père protecteur. « L’impuissance des hommes demeure, et avec elle, le désir d’un père, ainsi que des dieux. Les dieux conservent leur triple tâche : exorciser les effrois de la nature, réconcilier avec la cruauté du destin (la mort) et dédommager des souffrances et privations qui sont imposées à l’homme par la vie civilisée en commun. » Les dieux étant assez défaillants dans les deux premières fonctions, c’est la troisième (la morale) qui se développe. Celle-ci est fondée divinement, venant d’un Dieu créé par l’homme mais dont il a peur.

Les « vérités » religieuses sont indémontrables depuis toujours. Il n’y a rien au-dessus de la raison, écrit Freud. D’où vient la force interne des religions ? Pour Freud, « ce sont des illusions, accomplissements des souhaits les plus anciens, les plus forts et les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force, c’est la force de ces souhaits. » Ces illusions soulagent des conflits de l’enfance provenant du complexe paternel. Selon Freud, « il reste caractéristique de l’illusion qu’elle relève des souhaits humains ; elle se rapproche à cet égard de l’idée délirante en psychiatrie » mais à l’inverse du délire, elle ne sont pas nécessairement fausses. Mais les illusions, comme les idées délirantes, sont indémontrables donc irréfutables.

Ici, Freud est tenté d’aller plus loin : « tel autre fonds culturel, que nous tenons en haute estime et par quoi nous laissons dominer notre vie, ne serai-t-il pas de nature analogue ? Les présupposés qui règlent nos dispositifs étatiques ne doivent-ils pas également être appelés illusions ? Les relations entre les sexes dans notre culture ne sont-elles pas troublées par une illusion (..) Une série d’investigations s’ouvre ici dont le résultat devrait être décisif pour l’édification d’une « vision du monde ».

Freud montre bien ici son ambition philosophique : on est loin de la seule médecine ! Mais il précise qu’il va sans tenir pour l’instant au seul combat contre l’illusion religieuse. Il affirme : « je soutiendrai l’affirmation qu’il y a un plus grand danger pour la culture à maintenir son rapport présent à la religion qu’à le défaire (..) la religion a manifestement rendu de grands services à la culture humaine, elle a beaucoup contribué à dompter les pulsions associées, mais pas suffisamment (..) il est douteux que les hommes, à l’époque où les doctrines religieuses exerçaient une domination sans restriction, aient été dans l’ensemble plus heureux qu’aujourd’hui ; plus moraux, ils ne l’étaient certainement pas (..) de tout temps, l’immoralité n’a pas trouvé dans la religion moins d’appui que la moralité ». De plus, l’esprit scientifique en se diffusant, décrédibilise la religion et montre « la similitude fatale entre les représentations religieuses que nous révérons et les productions de l’esprit des époques et peuples primitifs ». Pour Freud, il faut, soit tenir les gens dans l’ignorance, soit réviser les relations entre culture et religion, car il y a un danger que sans religion, les hommes se massacrent (P40).

Toutefois, « notre plaidoyer pour donner un fondement purement rationnel aux prescriptions de la culture, donc pour les ramener à une nécessité sociale, se trouve ici soudain interrompu par un scrupule (..) les motifs purement rationnels sont chez l’homme, aujourd’hui encore, de peu de poids face aux impulsions passionnelles » mais c’est dans la mesure où l’homme reste un enfant. Pour Freud, l’enfant ne peut progresser vers la culture que par une phase de névrose car sa raison ne peut commander ses pulsions d’où l’utilité du refoulement. Mais ce dernier crée une névrose d’angoisse, qui en général, est dépassée à l’état adulte.

De même, « la religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité ; comme celle de l’enfant, elle serait issue du complexe d’Œdipe, de la relation au père (..) cela concorde bien aussi avec le fait que l’homme de croyance et de piété est éminemment protégé contre le danger de certaines affections névrotiques ; l’adoption de la névrose universelle le dispense de la tâche de former une névrose personnelle ».

Mais « l’heure est vraisemblablement venue, comme dans le traitement analytique du névrosé, de remplacer les succès du refoulement par les résultats du travail de l’esprit (..) la tâche qui nous est assignée ( ???) réconcilier les hommes avec la culture, sera largement résolue par cette voie ».

Mais Freud n’ignore pas l’objection du danger qu’il y a à vouloir se passer de la religion. Il imagine l’argument de l’adversaire, fort bien vu : « au demeurant, n’avez-vous tiré aucune leçon de l’histoire ? Une telle tentative pour relayer la religion par la raison a bel et bien été déjà faite une fois, tentative officielle et de grand style. Vous vous souvenez bien de la Révolution française et de Robespierre ? Mais aussi de la brièveté et du lamentable insuccès de l’expérience. Elle est maintenant répétée en Russie, et nul besoin de nous demander quelle en sera l’issue. Ne pensez-vous pas que nous sommes endroit de supposer que l’homme ne peut se passer de religion ? »

Freud répond : « certes, les hommes sont ainsi, mais vous êtes-vous demandé s’il est nécessaire qu’ils soient ainsi, si leur nature la plus intime les y oblige ? (..) Pensez au contraste affligeant qui existe entre l’intelligence radieuse d’un enfant en bonne santé et la faiblesse de pensée de l’adulte moyen. Serait-il si impossible que l’éducation religieuse précisément porte une grande part de responsabilité dans cette atrophie relative (sic) » ?

Freud accuse la religion de freiner le développement de l’homme vers la rationalité. « Retarder le développement sexuel et hâter l’influence religieuse sont bien les deux points principaux du programme de pédagogie d’aujourd’hui, n’est-ce pas ? Lorsque ensuite s’éveille la pensée de l’enfant, les doctrines religieuses sont devenues d’ores et déjà inattaquables. (..) Celui qui est parvenu à accepter sans critique toutes les absurdités que lui offrent les doctrines religieuses, et même à fermer les yeux sur leurs mutuelles contradictions, n’est pas quelqu’un dont la faiblesse de pensée doive nous surprendre outre mesure. Or, nous n’avons pas d’autre moyen pour dominer nos pulsions que notre intelligence ».

On voit ici l’arrogance de Freud qui fait bon marché de tous les grands cerveaux qui avaient la foi ! De plus, il affirme que seule l’intelligence domine les pulsions alors qu’il sait que c’est faux : sans affectivité, l’intelligence ne peut commander les pulsions. Il tombe ici dans l’erreur courante qui consiste à négliger notre cerveau affectif, intermédiaire entre le cerveau « intellectuel » et le cerveau reptilien, celui qui commande les pulsions.

Freud avoue qu’il n’est sûr de rien : « peut-être l’effet de l’interdit de pensée par la religion n’est-il pas aussi grave que je le suppose, peut-être se révèle-t-il que la nature humaine reste ce qu’elle est, même si l’on ne mésuse pas de l’éducation afin d’assurer la soumission à la religion. Je ne le sais pas, et vous non plus ! »

Mais il ajoute ensuite cette remarque étonnante : « mais accordez-moi (..) que cela vaut la peine de faire la tentative d’une éducation irréligieuse. Si elle s’avère insatisfaisante, je suis prêt à abandonner la réforme et à revenir au jugement antérieur purement descriptif : l’homme est un être à l’intelligence faible, qui est dominé par ses souhaits pulsionnels ».

Quel mépris de l’homme ! Quelle prétention de voir dans tout homme croyant un crétin ! Et vouloir faire des expériences sur l’éducation des enfants sans être sûr de rien ! Freud prend vraiment l’être humain pour une matière première !

Il ne faut pas, selon lui, supprimer d’un seul coup la religion : « celui qui, des décennies durant, a pris un somnifère ne peut naturellement pas dormir si on le lui retire. Que l’action des consolations religieuses puisse être assimilée à celle d’un narcotique, voilà qui est joliment illustré en Amérique. Là-bas, on veut, visiblement sous l’influence de la domination des femmes, retirer aux êtres humains tous les stimulants, stupéfiants et excitants (allusion à la prohibition de l’alcool de 1920  à 1933) et en dédommagement, on les gave de la crainte de Dieu. »

Freud ne peut se résoudre à laisser l’homme vivre avec la religion : « l’infantilisme est destiné à être surmonté, n’est-ce pas ? L’être humain ne peut pas rester éternellement enfant, il faut qu’il finisse par sortir à la rencontre de la vie hostile. (..) Laissez-nous toujours espérer (..) en dégageant de l’au-delà ses attentes, et en concentrant sur la vie terrestre toutes les forces ainsi libérées, il pourra vraisemblablement obtenir que la vie devienne supportable pour tous et que la culture n’opprime plus personne. »

Freud prévoit l’objection qui consiste à dire que la religion sera remplacée par des idéologies intolérantes : « vos efforts se réduisent à tenter de remplacer une illusion d’une grande valeur affective et qui a fait ses preuves par une autre, indifférente, qui, elle, ne les a pas faites. »

Mais Freud dit que ses illusions à lui ne sont pas un délire ni une névrose et que la religion, face à la science, au Dieu Logos comme il dit, est une cause perdue. « il faut bien que vos doctrines religieuses soient abandonnées, peu importe si les premières tentatives échouent, peu importe si les premières formations substitutives s’avèrent sans consistance ! » Freud dit qu’il est prêt à renoncer à nos souhaits infantiles et que la science va donner à l’homme toujours plus de puissance : « non ! Notre science n’est pas une illusion ! Mais ce serait une illusion de croire que nous pourrions recevoir d’ailleurs ce qu’elle ne peut nous donner », écrit-il. L’art, la poésie, la philosophie « existentielle » ne comptent pas ! Freud est vraiment un scientiste typique de son époque, comme Marx, Hitler et bien d’autres !

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