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Freud et la révolution des années soixante en Occident

2009 juillet 18
by Yvan Blot

2/  Cinq leçons sur la psychanalyse : l’homme conçu essentiellement comme un animal

Il s’agit initialement de cinq conférences prononcées aux Etats-Unis. Cyniquement, Freud écrit dans sa « Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique » : « l’absence d’une forte tradition scientifique et le rigorisme peu marqué des autorités officielles furent de nature à encourager en Amérique le mouvement en faveur de la psychanalyse (..) mais la lutte pour la psychanalyse ne pouvait aboutir à une décision définitive que dans les pays où elle s’était heurtée à la pus forte résistance, c’est-à-dire dans les pays de vieilles civilisation ». Dans  « la question de l’analyse profane », Freud explique qu’il n’est pas nécessaire d’être médecin pour être analyste (il dit de lui-même dans ce texte : « je n’ai jamais été un véritable médecin !) mais qu’il faut bien connaître « l’histoire de la culture, la mythologie, la psychologie de la religion, et la science littéraire. » Sans une bonne orientation dans ces domaines, l’analyste reste fermé à la compréhension d’une grande partie de son matériel. » Dans le même texte, Freud dit que l’analyste est chargé du « ministère des âmes » et que cela dépasse la simple médecine !

Dans ce texte, Freud affirme aussi que « notre culture exerce sur nous une pression presque insupportable ; elle réclame un correctif. Est-il trop fantastique de s’attendre à ce que la psychanalyse (..) puisse être appelée à l’entreprise de préparer les hommes en vue d’un tel correctif ? Peut-être viendra-t-il un jour à l’idée d’un Américain de dépenser un peu de son argent pour mettre à l’école de l’analyse les travailleurs sociaux de son pays et d’en faire une troupe auxiliaire pour combattre les névroses culturelles ; ah !ah ! Une nouvelle sorte d’Armée du Salut ! » Freud se voit comme le libérateur du moi, coincé par le ça en raison des refoulements culturels. Il écrit encore : « toute notre vie de culture est névrosée puisque les prétendus normaux ne se conduisent guère autrement que les nerveux » ; Cela rappelle le docteur Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romain : « tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ! » C’est là que l’on voit la volonté de puissance de Freud en action ! Faire de la psychanalyse un outil pour réformer toute notre culture ! Freud condamne au passage ses anciens disciples Jung et Adler qui considèrent, l’un qu’il faut entendre par « sexuel » quelque chose de mystique, l’autre que la vie sexuelle est une annexe de la volonté de puissance ! Freud réaffirme que la vie sexuelle a la primauté et affirme : « il suffit de s’en tenir à l’exemple des animaux ».

Frappé par le succès de la psychanalyse aux USA,  il note cependant qu’il y a là-bas beaucoup de charlatans. Pourquoi ? Selon Freud, « il est incontestable que le niveau de la culture générale et de la réceptivité intellectuelle, même chez des personnes ayant fréquenté une université américaine, se situe bien plus bas qu’en Europe. (..) Deuxièmement, l’Américain n’a pas le temps. Certes, « time is money » mais on ne comprend pas tout à fait pourquoi le temps doit être converti en argent avec une telle hâte (..) l’Américain n’arrive donc à rien, même dans nos institut d’enseignement parce qu’il y reste en général un temps trop court. » Puis Freud ajoute : « le surmoi américain semble diminuer de sévérité à l’égard du moi quand il s’agit du profit ».

Revenons aux « cinq leçons » : dans ce petit livre où Freud prétend ne pas avoir créé la psychanalyse, (il dira l’inverse plus tard) Freud se démarque de la médecine : « ne craignez pas qu’une formation médicale soit nécessaire pour suivre mon exposé. Nous ferons route un certain temps avec les médecins mais nous ne tarderons pas à prendre congé d’eux pour suivre le Dr Breuer dans une voie tout à fait originale ». Le Dr Breuer essayait de soigner une hystérique en la faisant parler. Sa maladie (hydrophobie) venait d’une émotion produite par un événement dont elle n’avait plus conscience,(un chien buvant dans un verre). Rendre conscience a guéri le symptôme. Tel est le thème de la première leçon : l’inconscient.

La deuxième leçon introduit la notion de refoulement. Selon Freud, « la théorie du refoulement est le pilier sur lequel repose l’édifice de la psychanalyse ». Pour Freud, ses trois innovations sont 1/ la théorie du refoulement 2/ la conception de la sexualité infantile 3/ l’interprétation des rêves. Il donne un exemple clair : un conférencier est troublé par un grossier personnage. Plusieurs auditeurs le mettent à la porte : le « refoulent » ! Il y a conflit entre deux forces, l’une consciente, l’autre non. Mais la force inconsciente va se venger. « Le refoulement est pourtant resté inefficace car voilà qu’au dehors, l’expulsé fait un vacarme épouvantable ». Il faut parlementer. Il peut revenir à condition de ne pas interrompre l’orateur. « On décide de supprimer le refoulement et le calme et la paix renaîtraient. » Voilà une image assez juste de la tâche qui incombe au médecin dans le traitement psychanalytique des névroses, conclut Freud. C’est l’amorce d’une croyance dans les bienfaits du laxisme et dans l’inefficacité de la répression.

Dans la 3ème leçon, Freud introduit la notion de complexe : « tout groupe d’éléments représentatifs liés ensemble et chargés d’affects ». Le psychanalyste doit rechercher les complexes refoulés à l’occasion des rêves. Selon Freud, « l’interprétation des rêves est en réalité la voie royale de la connaissance de l’inconscient, la base la plus sûre de nos recherches, et c’est l’étude des rêves plus qu’aucune autre qui vous convaincra de la valeur de la psychanalyse (..) Quand on me demande comment peut-on devenir psychanalyste, je réponds : par l’étude de ses propres rêves ». Selon lui, « par le rêve, c’est l’enfant qui continue à vivre dans l’homme avec ses particularités et ses désirs, même ceux qui sont devenus inutiles. C’est d’un enfant, dont les facultés étaient bien différentes des aptitudes propres à l’homme normal, que celui-ci est sorti. Mais au prix de quelles évolutions, de quels refoulements, de quelles sublimations, de quelles réactions psychiques, cet homme normal s’est-il peu à peu constitué, lui qui est le bénéficiaire, et aussi en partie la victime d’une éducation et d’une culture si péniblement acquises ! »

On voit le double jugement de Freud sur la culture : d’une part, elle est indispensable, d’autre part, elle fait souffrir l’homme ! Son penchant est de dire qu’il ne faut accepter de la culture que ce qui est démontrable scientifiquement car cela seul est un savoir (la question de l’analyse profane ; œuvres complètes ; vol 18. puf p.13). C’est cette erreur scientiste, qui le rapproche des théoriciens marxistes. Hayek a montré qu’il y a d’autres savoirs, ceux des traditions, sélectionnés par l’histoire, et non inventés a priori par la raison ou expérimentés en chambre ! C’est le cas de la morale. Bien qu’admettant le caractère indispensable de la culture, Freud en sera un démolisseur comme tous les rationalistes « constructivistes » !

Un autre aspect du mouvement psychanalytique est sa capacité à mettre l’adversaire en position défensive, comme le marxisme. Si vous êtes antimarxiste, cela ne fait que trahir votre nature de bourgeois, conscient ou non ! Vos affirmations n’ont pas de valeur sinon de montrer la justesse du marxisme (vous êtes le produit de votre classe). Si vous critiquez Freud, de même, c’est que vous êtes un refoulé, presque un malade sans le savoir ! Freud écrit : « que veut le psychanalyste ? Ramener à la surface de la conscience tout ce qui en a été refoulé (..) le psychanalyste provoque donc chez ceux qui en entendent parler, la même résistance qu’elle provoque chez les malades. C’est de là que vient sans doute l’opposition si vive, si instinctive, que notre discipline a le don d’exciter. Cette résistance prend le masque de l’opposition intellectuelle et enfante des arguments analogues à ceux que nous écartons chez nos malades (..) Tout comme chez eux, nous pouvons constater chez nos adversaires que leur jugement se laisse influencer par des motifs affectifs d’où leur tendance à la sévérité » ! Toujours l’argument du docteur Knock : un bien portant est un malade qui s’ignore ! Pour Freud, tout adversaire est aussi un malade !

La 4ème leçon est importante car c’est celle où Freud expose que les symptômes morbides sont liés surtout à la sexualité : « même des savants qui s’intéressent à mes travaux psychologiques inclinent à croire que j’exagère la part causale du facteur sexuel (..) mais l’expérience prouve que les tendances non sexuelles ne jouent pas un tel rôle (..) l’attitude des malades ne permet guère, il est vrai, de démontrer la justesse de ma proposition. Au lieu de nous aider à comprendre leur vie sexuelle, ils cherchent au contraire à la cacher par tous les moyens (..) et ils n’ont pas tort ; le soleil et le vent ne sont guère favorables à l’activité sexuelle DANS NOTRE SOCIETE ». Ce sujet sera d’ailleurs source de conflits chez les psychanalystes. L’école de Zurich, avec Jung, va se rebeller contre le freudisme viennois. Mais indiscutablement, c’est le thème de la libération de la sexualité qui va faire la gloire du freudisme en Occident et singulièrement en Amérique où d’après Freud lui-même, le libéralisme, le féminisme et l’absence de culture seront des facteurs favorables !

Freud introduit l’idée de « sexualité infantile » en élargissant la notion de sexualité à tout plaisir physique. « Ces puissants désirs de l’enfant, je les considère comme sexuels (..) l’instinct sexuel de l’enfant est très compliqué (..) tout d’abord, il est indépendant de la fonction de reproduction (..) il sert à procurer plusieurs sortes de sensations agréables que nous désignons du nom de plaisir sexuel par suite de certaines analogies ». Raisonnement analogique donc arbitraire, dirons-nous ! Ensuite, Freud va s’attaquer à la notion de « normal » : il parle de « sexualité dite normale de l’adulte » (p. 60 ; cinq leçons) ; Ce relativisme de principe entraînera toutes sortes d’affirmations parfaitement gratuites : « On peut attribuer à chaque enfant, écrit Freud, une légère disposition à l’homosexualité ( p. 65) » ou encore : « lorsqu’à la puberté surgit la grande marée des besoins sexuels, ceux-ci trouveront dans les résistances (de l’éducation) des digues qui les obligent à suivre les voies dites normales et les empêchent d’assumer les tendances victimes du refoulement ». Ce qui n’est pas « normal » est donc toujours une victime ! Freud étudiera parmi ces interdictions celle de l’inceste avec ses réflexions sur le mythe d’Œdipe ! Chaque enfant veut tuer son père et coucher avec sa mère de façon inconsciente !  Sophocle aurait été surpris de cette thèse, lui qui voulait plutôt montrer des crimes extrêmes involontaires chez un héros adulte afin de montrer le côté tragique de l’existence!

Freud précise cependant (p67) : « peut-être me fera-t-on l’objection que tout cela n’est pas de la sexualité. J’emploie le mot dans un sens beaucoup plus large que l’usage ne le réclame, soit ! Mais la question est de savoir si ce n’est pas l’usage qui l’emploie dans un sens beaucoup trop étroit, en le limitant au domaine de la reproduction (sic) ». En fait, Freud veut pouvoir dénoncer une « répression sexuelle » et adapte les mots en conséquence. Ce n’est pas un hasard sans doute si ce besoin de dénonciation est né dans des sociétés puritaines comme la bourgeoisie viennoise du 19ème siècle ou l’Amérique du Nord. Le Freudisme est sans doute une réaction à ce puritanisme du 19ème siècle, bien différent de l’ambiance aristocratique du 18ème siècle sur ce point.

La 5ème leçon a pour objet de généraliser les analyses précédentes sur les malades individuels afin d’attaquer « notre » civilisation considérée comme réprimant de façon insupportable notre nature animale.

Pour Freud, il y a deux vérités préalables : 1/ Nous sommes essentiellement des animaux 2/ Seule la science peut nous libérer. Il est scientiste comme Marx. Mais sa « science » repose souvent sur des généralisations a priori peu rigoureuses : « les hommes tombent malades, écrit-il, quand par suite d’obstacles extérieurs ou d’une adaptation insuffisante, la satisfaction de leurs besoins érotiques leur est refusée dans la réalité (..) Ils se réfugient dans la maladie afin de pouvoir grâce à elle obtenir les plaisirs que la vie leur refuse ».

Il écrit aussi : « l’homme énergique et qui réussit, c’est celui qui parvient à transmuer en réalités les fantaisies du désir ». Le marquis de Sade, éminent révolutionnaire républicain, ne disait pas autre chose. La tradition consiste au contraire à soumettre « les fantaisies du désir » à la volonté.

Freud, entouré de malades, a tendance à tout réduire à la maladie : « la névrose, écrit-il encore, remplace à notre époque le cloître où avaient coutume de se retirer toutes les personnes déçues par la vie ou trop faibles pour la supporter ». C’est un peu facile d’expliquer par cela seul la vocation des moines !

Pour Freud, les désirs inconscients libérés par la psychanalyse deviennent inoffensifs par trois voies : 1/ La réflexion permise par le traitement 2/  le retour à la fonction normale par abolition du refoulement 3/ La sublimation : dans ce dernier cas, le but sexuel est remplacé par un objectif  « plus élevé et de plus grande valeur sociale. C’est à l’enrichissement psychique résultant de ce processus de sublimation que sont dues les plus nobles acquisitions de l’esprit humain ». Mais Freud pense aussi qu’il faut limiter cette sublimation car il ne faut pas trop contredire l’animal en nous. Qu’est-ce que « trop » en la matière ? Freud insiste : « notre civilisation qui prétend à une autre culture, rend en réalité la vie trop difficile à la plupart des individus et, par l’effroi de la réalité, provoque des névroses sans qu’elle ait rien à gagner à cet excès de refoulement sexuel. Ne négligeons pas tout à fait ce qu’il y a d’animal dans notre nature (..) de même que dans une machine, on ne peut transformer en travail mécanique utilisable la totalité de la chaleur dépensée, de même on ne peut espérer transmuer intégralement l’énergie provenant de l’instinct sexuel. »

Il faut donc satisfaire l’instinct sexuel, mais comme Freud entend celui-ci au sens le plus large et qu’il relativise la notion de comportement sexuel normal, il ouvre la porte à un laxisme généralisé que nous connaissons bien aujourd’hui. Il termine son livre par l’histoire du cheval de Schilda, afin d’assimiler encore un peu plus l’homme à un animal. Des paysans veulent habituer leur cheval à manger moins d’avoine pour faire des économies. A force de réduire la ration, l’animal meurt et personne ne comprend pourquoi !

Dans ses « contributions à l’histoire de la psychanalyse », Freud règle ses comptes avec ses disciples dissidents Adler et Jung et refusent qu’ils utilisent la psychanalyse dès lors qu’ils ne croient pas à la fonction centrale de la sexualité. Pourtant, plus tard, Feud est plus nuancé et admet qu’à côté de la libido il y ait une autre force, la « pulsion de mort ». En tous cas, il avait le sentiment d’avoir fait œuvre révolutionnaire : ( il parle de « conclusions révolutionnaires p136 . Payot). Pour lui, l’homme a subit trois blessures narcissiques  (une difficulté de la psychanalyse ; 1916 ) : celle de Copernic prouvant qu’il n’est pas au centre de la création, celle de Darwin montrant que l’homme est un animal comme un autre, produit de l’évolution et enfin celle de Freud lui-même montrant que l’homme ne peut pas entièrement se maîtriser. Il se met donc au niveau de Copernic ou Darwin ! Cela l’incite à régler ses comptes avec la religion.

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